The Draco Tavern, Larry Niven
par Christian - dimanche, 28 mai 2006 - 19:36 (Critiques, Lectures, SF&F autre)
Lorsqu’on discute de Larry Niven, cela fait longtemps que le wunderkind des années 60-70 a cédé la place au has-been des 90-00. Si les deux premières décennies de sa carrière ont été à la fois prolifiques et enviables, on ne peut pas en dire autant de ce qui a suivi. Dès The Ringworld Engineers, les lecteurs de Niven ont pu remarquer une baisse perceptible de la qualité de ses textes. Non pas seulement en style d’écriture (où Niven a toujours été de l’école utilitaire), mais surtout au niveau de la construction des intrigues et de l’intérêt de lecture. Les fans anglophones utilisent parfois l’expression brain-eater pour désigner les tics irrationnels qui semblent accompagner un écrivain dans la pente descendante de la fin de leur carrière, et Niven est (avec Heinlein post-1973) l’exemple typique d’un vétéran qui a perdu les pédales.
Ce qui est d’autant plus dommage avec Niven, c’est que sa déchéance est constamment illustrée à l’aide de collections thématiques contenant à la fois du bon vieux et du mauvais nouveau matériel. Crashlander, Flatlander, Rainbow Mars et maintenant The Draco Tavern: des livres assemblés à coup de pelle en dévalisant les archives de l’auteur, malheureusement affligées de nouvelles histoires fraîchement écrites.
Publiées entre 1977 et 2006, les histoires de la taverne Draco ont vues le jour comme une série de très courtes nouvelles ayant pour but d’explorer les grandes questions de l’existence: Religion, culture, reproduction, immortalité, intelligence, etc. Dans cet univers, les extra-terrestres découvrent la Terre au début du vingt-et-unième siècle et nous font profiter (?) de leur sagesse. Le narrateur Rick Schumann est un homme d’affaire qui a la bonne idée de fonder un bar pouvant répondre aux besoins de toutes les races extraterrestres qui passent par l’unique spacioport de la Terre. Ce qu’il apprend au fil des conversations entendues dans son établissement a de quoi surprendre et amuser.
En science-fiction, les histoires de bar ont une longue et fière tradition: Tales From the White Hart d’Arthur C. Clarke demeure un modèle en la matière —pour ne rien dire de la série Callahan’s de Spider Robinson. La beauté du bar, c’est qu’il permet de courtes histoires qui peuvent ou ne peuvent pas être complètement vraies: Comment savoir si les élucubrations potentiellement sinistres du raconteur ne sont pas un figement de son imagination? Ajoutez à ce cadre des extraterrestres qui vivent des milliers d’années (et qui n’ont aucune objection à jouer des tours à leur nouveaux amis humains), et vous avez une excellente fondation pour une série de nouvelles mémorables. J’ai lu “The Subject Is Closed” il y a plus d’une dizaine d’année et le punch m’est toujours resté en tête.
Mais la première surprise de The Draco Tavern est de constater comment les nouvelles “classiques” de la série ne sont pas particulièrement raffinées. Un autre cas de mémoires sélective: Certaines idées de Niven ne sont plus aussi fraîches que durant les années 1970, et sa fascination pour certains concepts s’approche parfois du radotage. La beauté des courtes nouvelles, c’est qu’elles permettent de présenter une idée sans s’embarrasser de mots inutiles. Malheureusement, Niven se permet parfois des histoires plus longues dans le contexte de la taverne Draco, ce qui l’oblige à donner une personnalité tout à fait superflue au narrateur, puis d’ignorer ces raffinements dans les courtes nouvelles suivantes. (Le narrateur des histoires de bar, pour plusieurs raisons dramatiques, est souvent mieux présenté comme un récepteur passif –un proprio en train de laver ses verres en arrière du bar, tiens- qu’un participant actif: autrement, il y a une barrière entre l’histoire racontée et le lecteur. The Draco Tavern évolue consciemment en-dehors des confins de la taverne, ce qui est à la fois une bonne idée et une mauvaise quand il faut revenir à l’intérieur du bar.)
Un autre problème de la collection est l’agencement de ces histoires une après l’autre, comme s’il s’agissait de chapitres d’un roman: Mieux lues comme friandises que comme éléments d’un repas complet, les nouvelles de The Draco Tavern tentent parfois d’établir une continuité, mais sans conviction. J’ai été particulièrement déçu de l’attention intermittente accordée à l’union entre Rick et Jehaneh, surtout quand leur enfant n’est utilisé que comme élément d’intrigue dans “Playhouse”. Le destin de la taverne Draco elle-même semble bien incohérent, avec des explosions et des fermetures entre pratiquement chaque nouvelle.
Mais bon. L’autre surprise du livre, c’est comment les histoires les plus récentes ne sont pas particulièrement mauvaises, et ce malgré plusieurs faux pas. C’est un bien faible compliment, bien sûr, mais après les désastres qu’étaient Scatterbrain et Rainbow Mars (pour ne mentionner que ces deux œuvres récentes), il en est devenu surprenant de constater que le Larry Niven d’aujourd’hui est toujours capable d’écrire quelque chose de potable.
Non pas que la moitié la plus récente du livre soit aussi bonne que les nouvelles plus anciennes. Entre autres problèmes, Niven utilise beaucoup trop de références culturelles récentes pour le cadre initialement établi pour la série: Les histoires de la taverne Draco devraient être conçues pour être lisibles peu importe l’époque et de voir un personnage ouvrir son portable Toshiba cause une dissonance profonde. De plus, la dernière moitié du livre est accompagnée d’une emphase progressive sur le terrorisme: Hélas, les opinions politiques de Niven sont maintenant trop rigides pour offrir une perspective originale sur le problème. Cette même fixation progressive sur le terrorisme (pour ne pas tout simplement dire “9/11 et possibilité d’un autre”, puisque les deux sont devenus identique dans l’esprit de l’américain moyen) donne au livre un pessimisme grandissant qui ne sert pas bien le côté parfois fanfaron des nouvelles plus anciennes. (“The Ones Who Stay Home” est particulièrement navrant, et je ne dirais rien au sujet du deuxième paragraphe de “Playhouse”, si ce n’est qu’un éditeur plus sagace l’aurait simplement enlevé) Niven, manifestement, se fait vieux: une histoire aussi défaitiste que “Losing Mars” est pratiquement aux antipodes de l’optimisme qui avait marqué sa jeune carrière.
Mais bon. S’il est cocasse de louanger cet ouvrage en disant que ce n’est pas aussi mauvais que le reste de la production solo de Niven depuis une décennie, The Draco Tavern représente tout de même une lecture assez amusante à petites doses. Je suis à la fois content et surpris d’être content de ce livre. Si les audiences moins familières avec l’auteur risquent d’être mystifiées par plusieurs passages, les fans peuvent se rassurer en se disant que c’est le meilleur livre de Niven depuis un bon moment.

#1 Alain Ducharme (28 mai 2006 - 20:19)
Je suis 100% d’accord avec ton analyse. J’ai lu une bonne partie des nouvelles récentes de ce recueil lors de leur parution dans Analog – et dans l’ensemble ça ne m’a pas donné envie de me procurer ce livre. Les meilleurs sont des petites vignettes amusantes, mais même là leur niveau est celui d’un jeune auteur encore en train de parfaire sa plume, pas d’un vieux pro qui écrit depuis 40 ans…
De temps en temps Niven publie dans Analog des textes plus longs. Ceux-là, je me contente de les survoler…
#2 Guillaume Voisine (29 mai 2006 - 1:28)
Je seconde. J’ai lu Breeding Maze dans Analog et c’était, enfin, oubliable.
#3 Daniel Jetté (3 juin 2006 - 14:03)
Je n’ai pas beaucoup lu Niven mais j’ai l’impression que les auteurs qui deviennent trop populaires, qui deviennent en quelque sorte des « monstres sacrés » de l’édition, comme King ou Heinlein, peuvent publier n’importe quoi, non qu’ils soient eux-mêmes de mauvaise foi, mais enfin, il n’y a plus personne pour leur dire non ou pour les obliger à retravailler leur texte comme on le ferait avec un débutant ou un auteur moins connu puisque, de toute façon, c’est un volume de vente assurée. Et si d’aventure l’éditeur n’en voulait pas, l’auteur connu peut toujours aller vendre ailleurs où on sera trop content d’éditer une grosse pointure sans s’embarrasser de considérations de qualité littéraire.
Néanmoins, je suis content d’apprendre que ce n’est pas trop pourri et je le lirai peut-être par curiosité.