Fractale Framboise

Christian

Learning the World, Ken MacLeod

par Christian - lundi, 22 mai 2006 - 21:59 (Critiques, Lectures, SF&F autre)

Illustration: Prix Hugo 2006Je voulais être enthousiaste au sujet de ce livre.

Il faut comprendre que Ken Macleod fait partie de la grande vague des auteurs de SF à être issu de la Grande Bretagne des années 1990. Ayant fait sa marque à l’aide de romans surchargés en idées techno-sociales, MacLeod est un auteur qui devrait naturellement m’intéresser: Il connaît bien sa science, possède un vif intérêt pour les facteurs sociologiques et explore souvent des enjeux politiques inusités. Tout comme Iain M. Banks, c’est un romancier astucieux, vif d’esprit et toujours prêt à explorer de nouveaux concepts. (Un des ses livres, par exemple, est une réalité parallèle à un de ses autres romans.)

Pourtant, j’ai toujours eu une certaine difficulté à lire ce qu’il écrit. Difficulté de style, d’entrain narratif, ou peut-être même de références culturelles? Peu importe: Je suis resté sous l’impression que la densité de son écriture laissait peu de place aux considérations plus pédestres d’une narration accessible. Toujours est-il que ses premiers trois livres ne m’ont laissé aucun souvenir impérissable, à part une note de tenter ma change à nouveau un peu plus tard. En attendant, je n’étais pas nécessairement réfractaire à l’idée de lire un autre de ces livres… mais je préférais attendre une bonne raison.

Couverture: Learning the World, Ken MacLeodÀ plusieurs égards, Learning the World est une bonne raison. Nominé aux Prix Hugo 2006, son neuvième roman publié ce côté-ci de l’Atlantique était également un singleton, c’est-à-dire un livre tout à fait indépendant de ses autres œuvres. À guère plus de 300 pages, comment se tromper? Tout comme j’ai appris à apprécier Iain M. Banks avec The Algebraist, peut-être qu’il me serait donné de retomber dans la marmite MacLeod avec Learning the World.

Ou peut-être pas.

N’anticipez pas ma conclusion: Learning the World n’est pas un mauvais livre. Il y a trop d’idées pour que ça ne soit pas intéressant, et la narration est d’une sophistication qui échappe toujours à d’autres auteurs vétérans. Mais en matière de plaisir de lecture, disons seulement que MacLeod remonte dans mon estime sans toutefois modifier mes intention futures de lecture.

Il s’agit, en gros, d’une histoire de premier contact entre l’humanité et une race extra-terrestre. Mais tout comme dans A Deepness in the Sky de Vernor Vinge, ce sont les humains qui se rendent aux extraterrestres. Mélangeant un grand vaisseau-génération (où une bonne partie de l’équipage est immortel) dans une grande marmite de concepts SF rehaussés au goûts du jour, MacLeod partage son livre entre les post-humains et les extraterrestres ainsi découverts. Les extraterrestres ne sont pas au bout de leurs surprises, mais les humains non plus…

Peu importe ses autres fautes, Learning the World est définitivement un roman de SF contemporain. De nos jours, impossible de parler d’extraterrestres sans penser au paradoxe de Fermi, et le roman se révèle tardivement être une (autre) tentative de répondre au paradoxe. Je reste insatisfait de la conclusion de MacLeod, mais ce n’est heureusement pas la seule idée à se mettre sous la dent. Les post-humains au centre de l’intrigue, par exemple, pratiquent une parodie de l’ultra-capitalisme prôné par certaines personnes: L’économie de marchés gère tout à l’intérieur du vaisseau-génération, laissant un peu de place aux débordements comiques d’une société prompte à créer et investir dans des start-ups à la moindre nouvelle idée. (MacLeod n’est définitivement pas un capitaliste) Les tensions entre l’équipage immortel et les colons parfois beaucoup plus jeunes (et plus près de notre idée de ce que c’est que d’être humain) sont une belle source de tension, bien que cela ne mène pas toujours à des conflits intéressants. On notera aussi le fait qu’une bonne partie de l’intrigue humaine est racontée à l’aide de billets de, ahem, blogs. Hélas, l’intrigue prend du temps à s’activer alors que les humains s’entendent à peine pour observer les extraterrestres en attendant d’en savoir plus sur eux. On finit par lire Learning the World un peu comme une course au trésor, profitant d’une pépite d’idée ici et là, en attendant que l’action commence.

L’intérêt de la lecture n’est pas vraiment plus grand dès que l’on revient (un chapitre sur deux) aux extraterrestres. Ceux-ci sont ailés, lisent de l’ingénierie-fiction et sont parvenus à un niveau technologique en quelque part entre l’époque victorienne et la deuxième guerre mondiale. (Je reste vague parce que, franchement, je n’ai jamais ressenti l’intérêt d’en savoir plus) Mais voilà qu’ils commencent à constater des phénomènes étranges dans le ciel…

Le tout débouche finalement en un peu d’action très tard dans le roman, un rythme lent qui ne fait rien pour rehausser l’intérêt de lecture. Quand survient finalement l’affrontement inévitable entre les humains qui veulent contacter les extraterrestres et ceux qui préfèrent repartir pour un autre système solaire, le tout se déroule de façon très correcte, très logique, très mesurée. MacLeod, un écossais, aura peut-être inventé le cosy first contact story: Un désagrément poli qui laisse amplement de temps pour le thé de quatre heures.

Mais vous aurez deviné qu’au-delà de la boutade, Learning the World laisse sur sa faim. MacLeod a beau être compétent et à la fine pointe des idées actuelles de la SF, il semble ici avoir livré une œuvre mineure, un divertissement qui saura plaire aux fans de SF sans les enthousiasmer, et qui ne parviendra certainement pas à intéresser ceux qui ne lisent pas déjà beaucoup de SF. Les dernières cinquante pages ont un peu d’action et une bonne densité imaginative, mais c’est un peu trop peu, et trop tard.

Ma comparaison à l’oeuvre de Vinge n’était pas accidentelle: n’importe qui avec un peu de familiarité avec A Deepness in the Sky sera décidément peu impressionné par le roman de MacLeod. Si, d’un côté, je risque de me souvenir de Learning the World un peu plus longtemps que les premiers romans de MacLeod, je ne ressent aucune impulsion particulière à me précipiter sur ses autres livres. Je me procurerai éventuellement Newton’s Wake, mais ce sera plus pour l’illustration couverture de Stephan Martinière que pour la promesse du contenu.

Et je n’ai toujours rien dit sur la comparaison entre Learning the World et les autres romans en nominations au Prix Hugo 2006, mais je vous promets que ça ne sera pas trop joli…

  5 commentaires

5 commentaires:    (ajoutez-en un)

  1. #1  Jean-Louis   (23 mai 2006 - 3:19)

    Belle couverture de Martinière. Quoique, hmmm, l’antigravité…

  2. #2  Alain Ducharme   (23 mai 2006 - 8:52)

    Il y a quelques mois j’ai lu en rafale la trilogie “Fall Revolution” de MacLeod (Cosmonaut Keep, Dark Light, Engine City), et j’ai très apprécié. Je n’ai pas eu vraiment de problèmes avec la narration, au contraire je suis entré très rapidement dans le récit.

    Il n’atteint peut-être pas le niveau de Vernor Vinge, mais tu admettras que c’est placer la barre très haute.

    Tu marques un point important: il s’agit d’un auteur qui convient davantage à ceux qui sont déjà des fans convaincus de science-fiction. Un non-initié ne se retrouverait probablement pas dans son oeuvre (mais se retrouverai-t-il davantage dans celle d’un Charles Stross, l’un de mes auteurs préférés?)

    Les idées politiques de Ken MacLeod… on peut les prendre ou les laisser, mais il est difficile de les ignorer compte tenu de la place qu’elles occupent dans ces romans. Pour le prochain Boréal, quelqu’un veut une petite table ronde sur la place du socialisme dans la science fiction? ;-)

  3. Christian

    #3  Christian   (23 mai 2006 - 22:12)

    Alain: J’ai Dark Light dans ma pile de livres à lire; j’attendrai d’avoir la trilogie complète en main avant d’en entamer la lecture. Éventuellement.

    Pour Boréal et une table ronde sur le socialisme, peut-être que l’on pourrait distribuer des fausses barbes et des copies de Das Capital aux participants qui n’en ont pas, en plus de se procurer la version Karaoke de L’Internationale…

  4. #4  Yves   (23 mai 2006 - 22:33)

    J’ai lu avec plaisir “The Cassini Division” de MacLeod, mais c’est sans succès que j’ai abordé “Dark Light”. J’ai vraiment l’impression qu’il faut s’être tapé “Cosmonaut Keep” auparavant. Le socialisme de MacLeod dans le premier livre était roboratif (plus que sa critique du capitalisme sauvage martien). Et oui, le socialisme en SF serait un excellent sujet pour Boréal. (Ayant dit ceci, je pressens que Christian va me flanquer animateur sur la table ronde, aïe aïe aïe!)

  5. Christian

    #5  Christian   (24 mai 2006 - 23:07)

    Yves (et Alain): Je pense à un nouvel algorithme de sélection pour remplacer les sondages d’intérêt: Celui qui dit que ça devrait être une table ronde à Boréal est celui qui anime. Additionellement, tout tressaillement d’intérêt d’une tierce personne sera perçu comme un assentiment à une participation tout à fait volontaire et enthousiaste.

    Reste aussi à travailler sur la troisième composante d’une table ronde: l’audience. Comme par hasard, je viens de passer une commande pour une demie-douzaine de bâtons électriques…

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