Fractale Framboise

Laurine

Not in Kansas Anymore — Christine Wicker

par Laurine - lundi, 17 avril 2006 - 21:10 (Critiques, Insolite, Lectures, Société)

Not in Kansas AnymoreAh, ces petites merveilles que l’on dégotte en farfouillant sur le site d’Amazon! Je crois que c’est la couverture qui a attiré mon attention, avec sa photo pseudo-ancienne et la mise en page imitant une planchette de Ouija. Le sous-titre, A Curious Tale of How Magic Is Transforming America, a fini de me convaincre. Si je ne suis pas tellement du genre à joindre un coven ou à m’essayer à la magie de salon, le sujet m’intéresse depuis longtemps. Je parle bien de magie populaire telle qu’elle se pratique de nos jours en ville, en banlieue, chez soi. Apparemment, je ne suis pas la seule à manifester pareil intérêt. Christine Wicker s’est carrément lancée dans une enquête sociologique sur l’influence de la magie dans le quotidien des Américains.

Surtout connue pour un best-seller intitulé Lily Dale: The True Story of the Town That Talks to the Dead, Wicker n’entre pas dans la catégorie des adeptes de la pensée magique. Élevée dans la foi baptiste, elle est devenue une athée (presque) convaincue. Par bien des aspects, elle rappelle Mary Roach, la formation scientifique en moins. En fait, Wicker est journaliste. Le rabat de la couverture explique qu’elle a couvert des thèmes religieux pour le Dallas Morning News, et qu’elle a gagné une belle collection de prix journalistiques.

Ce qu’elle nous apprend dans cette enquête est fascinant et pourrait causer un choc aux lecteurs convaincus que Marilyn Manson est le parangon du bizarre. Ils ne se doutent pas à quel point les pratiques magiques sont tenaces à une époque où l’esprit humain est tiraillé entre deux blocs monolithiques: la science dogmatique et le fondamentalisme religieux. Or ni l’un ni l’autre n’offre de véritable réconfort auprès des masses. Celles-ci ont un besoin fondamental de merveilleux auquel même la religion, de par sa structure rigide, ne peut répondre. (Vous pouvez toujours remplacer «merveilleux» par «spiritualité».)

Quand on referme le livre en repensant aux cohortes qu’elle a rencontrées, on se dit que sa ténacité relève du miracle. Le truc qu’utilise Wicker c’est de se «laisser ensorceler», autrement dit de se forcer à comprendre le point de vue de l’autre, le temps d’en saisir l’essentiel. À force de faire cet exercice, sa perception des choses a changé. Elle n’est pas passée du côté obscur de la pensée magique, mais de ses échanges et de ses observations, elle en a tiré quelque chose. Ce que moi j’en retiens, c’est que la dame a une grande ouverture d’esprit et a peut-être raté une belle carrière d’ethnologue. À aucun moment elle ne tente de convaincre ses interlocuteurs — qu’ils soient vampires, satanistes, ou elfes — qu’ils font fausse route; de la même façon, elle n’essaie pas non plus de faire croire à ses lecteurs qu’un effet magique est scientifiquement observable.

Ses pérégrinations l’ont menée à un bal de vampires, à Salem où se retrouve la plus grande concentration de sorciers au pied carré, à la Nouvelle-Orléans chez des adeptes du hoodoo. Elle a croisé un sataniste dont le modèle est Jésus, car ce dernier brisait la norme imposée par l’autorité. Elle découvre aussi l’existence des Otherkins, des gens qui se sont éveillés à leur «véritable» identité, soit celle de loups-garous, d’elfes, de dragons. (Selon eux, les anges sont les plus pénibles à vivre, car ils se donnent des grands airs vertueux. «We know where they keep their flaming swords», assurent-ils.)

Je reconnais que, présentés de façon aussi lapidaire, ces individus ne risquent pas de vous convaincre des vertus de la magie populaire. Pourtant, en voyant Wicker poser ses questions et creuser sous la surface, on se rend compte qu’ils ont une vie spirituelle très riche. Ils fonctionnent généralement bien en société. Ils ne sont pas prosélytes. Ils ne sont pas tous heureux non plus. Et certains ont l’air franchement ordinaires.

À la fin de l’enquête, l’auteure fait la distinction entre la poursuite de la vérité (les faits, la science) et la poursuite du sens, celle-ci étant de plus en plus malmenée. Elle constate que les individus agissent concrètement pour recoller les morceaux, pour recréer un sentiment d’appartenance en passant par la magie. Surtout, elle voit que rien ne peut se produire si l’on ne pose pas des actes, si l’on reste passif.

«You can call it religion, you can call it spirituality, you can call it magic. Maybe what you call it doesn’t matter. What matters is you demand the completeness of the human experience. To taste fully of all that we perceive, to expand our hopefulness beyond the heavens is our birthright. We aren’t here only for confusion and disillusionment. We aren’t born merely for death. We are here also for transcendence, to savor the numinous, to wander through the shifting corridors of meaning, and to follow them wherever they take us.»

  7 commentaires

7 commentaires:    (ajoutez-en un)

  1. #1  mario   (20 avril 2006 - 18:40)

    Fascinant. Je me suis longtemps intéressé à ces choses diverses, mais je ne prête plus attention aux pratiqueurs modernes. Comme si j’avait l’impression que le tout relève d’un autre temps, pas si lointain, mais disparu avec un certain Aleister Crowley, par exemple. Mais quand on lit que les douanes saisissent des tetes mortes dans les bagages, on a l’impression que tout cela n’est pas si loin. ( les expressions “ces choses diverses” et “tout cela” veulent englober toutes ces croyances spirituelles et n’a pas de sens péjoratif )

  2. Laurine

    #2  Laurine   (20 avril 2006 - 20:49)

    J’ai oublié de mentionner que l’auteure a un site perso qui vaut le coup d’œil.

    En passant, elle mentionne Crowley dans son bouquin, mais elle n’est décidément pas une fan, et je la comprends très bien. Les sujets auxquels elle s’intéresse sont complètement différents et, à part certains vampires, ils ne sont pas le genre à faire des trips de pouvoir.

    Alors comme ça les douanes saisissent des têtes dans les bagages? Fichtre! Ça se passe où?

  3. #3  mario   (21 avril 2006 - 17:15)

    Si je me rappelle bien c’est une immigrée haitienne qui revenait de voyage de son pays aux États Unis… les douaniers américains n’ont pas rit…

  4. #4  mario   (21 avril 2006 - 17:17)

    Tiens, le lien, il suffisait de taper “tête humaine dans les bagages” sur google. Ce que je ne fait pas à chaque jour… :)

    http://www.cyberpresse.ca/article/20060413/CPINSOLITE/60413046/5406/CPINSOLITE

  5. #5  Daniel   (21 avril 2006 - 18:28)

    J’espère qu’on lui imposera une peine sévère…

  6. Laurine

    #6  Laurine   (21 avril 2006 - 18:56)

    C’est qu’ils ont dû en faire une tête, les douaniers…

  7. #7  Jean-Louis   (22 avril 2006 - 10:32)

    Tête humaine dans les bagages… Il y avait une
    nouvelle dans une des anthos de Claude Lalumière
    qui partait précisément d’un tel fait divers à
    Miami en donnant le mauvais rôle à un sorcier
    haïtien (un homme, et non une femme). Mais comme
    c’était il y a un moment, soit cela se reproduit
    régulièrement soit la réalité a rattrapé la
    fiction…

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