Beowulf & Grendel

Beowulf & GrendelUne critique dans le journal Voir laissait entendre qu’à l’image de films comme Troy, Tristan + Isolde et King Arthur, Beowulf & Grendel s’inscrit dans la tendance hollywoodienne du moment qui veut qu’on adapte d’anciennes légendes mythiques en évacuant tout leur contenu fantastique. Ou bien j’ai mal compris la critique en question, ou bien le chroniqueur et moi n’avons pas vu le même film. Beowulf & Grendel est bel et bien un film de fantasy, déjà parce que le troll du titre n’est pas un être humain, à moins que vous connaissiez beaucoup de petits garçons qui portent la barbe. Mettons les choses au point: le fait qu’une pareille créature soit vulnérable aux coups d’épées ne la range pas automatiquement dans la catégorie des homo sapiens. Sinon pourquoi parler de troll? Ajoutons que l’histoire présente une sorcière qui «voit» la mort des gens, et une sorte de sirène (sea hag) dont le nom exact en français m’échappe.

Comme tout le monde le sait maintenant, le film s’inspire du poème épique Beowulf, un truc illisible pour le commun des mortels, mais qui a beaucoup plu à Tolkien, paraît-il. Question d’adapter l’histoire au goût du jour et de la coincer dans un laps de temps de deux heures, le scénariste Andrew Rai Berzins a pris beaucoup de libertés avec le récit original. Résumons. Accompagné d’une poignée de guerriers, Beowulf (Gerard Butler) quitte le Geatland et met les voiles vers le Danemark pour porter secours au roi Hrothgar (Stellan Skarsgård), dont les terres sont dévastées par le troll Grendel (Ingvar Eggert Sigurðsson). (Pause National Geographic: le Geatland, aussi appelé Gothia, Gothland, Gotland ou Gautland, se trouvait au sud de la Suède. On dit que les Goths sont originaires de cette région.) Une fois sur place, le héros se rend compte que les choses ne sont pas aussi claires qu’il l’avait cru. Grendel ne s’en prend pas aux Geats, ce qui laisse soupçonner qu’il reproche quelque chose aux Danois — en effet, Hrothgar et ses hommes ont massacré le père du troll. Pour ne rien arranger, Beowulf s’entiche de Selma (Sarah Polley), la sorcière locale, une paria qui s’est attachée au troll. Enfin, par un malheureux concours de circonstances, surgit à ce moment le moine Brendan (Eddie Marsan), un illuminé épileptique qui profite de la terreur des habitants pour les convertir au christianisme. Même les hommes de Beowulf se laisseront embobiner par les promesses du dieu sauveur.

Nous sommes loin du scénario typique où de valeureux guerriers affrontent une créature maléfique avant de retourner chez eux. L’histoire est déclinée en différentes teintes de gris, au point que Beowulf ne sait plus dans quelle galère il s’est embarqué, ni s’il a très envie de tuer Grendel. Il y a pourtant des rapprochements à faire entre le film de Sturla Gunnarsson et The 13th Warrior, et pas seulement à cause de la présence de Tony Curran ou d’hommes en cottes de maille immergés dans l’eau. Dans les deux cas, des barbares nordiques venus de loin combattent plus barbare qu’eux. L’action focalise d’abord entièrement sur un bâtiment spécifique avant de se transposer vers l’antre de l’ennemi. Et, symétrie redoutable, le plan initial des guerriers consiste à ne pas dormir en attendant que l’adversaire approche. Bien sûr, on ébauchera rapidement un plan B. L’ennemi n’est pas stupide.

Beowulf & Grendel a été tourné en Islande, dont les paysages remarquables prouvent qu’il n’y a pas que la Nouvelle-Zélande dans la vie. Pourquoi insister sur les paysages? C’est qu’il n’y a pas d’autre décor à proprement parler. Le gros du récit se déroule aux alentours du meadhall du roi Hrothgar, une sorte de hangar où l’on boit gaillardement, ou l’on parlemente longuement, et où l’on meurt salement. Ce qui nous emmène au paradoxe suivant. Beowulf est un poème épique, sous-entendant qu’il y a beaucoup d’action, de mouvemement et de castagne. Or, le film évacue tout cela. Grendel est réduit au simple statut de menace locale, une nuisance pour les hommes armés. Sa défaite ne passe pas du tout comme une brillante victoire, mais comme une nécessité qui laisse un goût amer.

L’action avance lentement, avec son lot de répétitions. Les personnages, eux, palabrent beaucoup, Beowulf essayant de tirer les vers du nez de Hrothgar, puis de Selma la sorcière. Un irritant à signaler: en version anglaise, l’accent des acteurs est à couper au couteau. En ce qui me concerne, j’ai déjà décidé de visionner le DVD avec les sous-titres vu que je n’ai pas pigé la moitié des dialogues. Et j’ai l’impression que le scénario est truffé de répliques caustiques (pour ne pas dire anachroniques).

À signaler, une autre adaptation de Beowulf est prévue pour 2007, en motion capture, celle-là, avec la collaboration de Neil Gaiman. Quand un thème flotte dans l’air du temps…

2 commentaires

  1. Benoit

    Laurine, il n’existe pas à ma connaissance d’équivalence française à sea hag, littéralement une « sorcière marine ». Et quel bonheur lorsqu’un recherche minimale sur Google m’a mené sur l’image parfaite de cette créature: les amateurs de la BD Popeye se rappelleront de cette créature répugnante cherchant à conquérir le coeur de notre héros (et ce dès 1930):

    http://scoop.diamondgalleries.com/news_images/3070_8240_3.jpg

    Et que ceux qui ne connaissent pas Popeye en BD sachent que c’est l’une des meilleures de la période pré-Marvel. Et je constate à mon grand étonnement que cette BD fleurissait à la même période que mes comiques fétiches: les frères Marx. Et dire que je n’avais jamais réalisé le lien étroit entre ces héros de ma période de jeune adulte! De nouvelles significations se révèlent en moi. Je crois que je vais aller visionner Duck Soup ou Monkey Business. Entre parentèses, saviez-vous que la première scène lesbienne du cinéma américain se retrouve dans Duck Soup? Quelle performance de Margaret Dumont!

  2. Ça m’étonne qu’il n’y ait pas d’équivalent français plus précis à sea hag, vu le nombre de démons marins dans la mythologie, mais on survivra. De toute façon, dans le poème original, cette créature serait la mère de Grendel, et tout ce beau monde descendrait de Caïn si j’ai bien compris. Un vrai bric-à-brac, cette histoire.

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