Aujourd’hui, le conte

Ça commence différemment pour chacun. Pour moi, c’est arrivé dans un bar miteux, par un soir d’égarement où je ne savais plus trop ce que je voulais faire de mon existence. Une bagarre a éclaté et, dans la confusion, j’ai été mordu par un conteur. Depuis, chaque fois que la nuit tombe, je deviens conteur à mon tour.

Un de mes confrères dit avoir été mû, lui, par la honte et la peur. Beaucoup d’autres, rassurez-vous, ont débuté dans la joie. Nombreux sont ceux qui sont devenus conteurs graduellement et ne s’en sont rendu compte qu’une fois confrontés au fait accompli. Peu importe nos origines, nous vivons tous pour les histoires: pour l’image évocatrice, pour le mot juste, pour le plaisir de partager notre imaginaire. Parce qu’on peut se faire payer pour proférer des niaiseries en public.

C’est aujourd’hui la Journée mondiale du conte, et le conte, je crois, se porte bien. Nous avons notre vedette, qui fait jaser les médias et le milieu. Il y en aura bien d’autres. Nous avons un regroupement, quelques programmes de subventions, de plus en plus de lieux de diffusion. Il reste que je n’ai pas la moindre idée comment tout cela pourra évoluer au cours des prochaines années; pour l’instant, le conte reste un peu méconnu.

J’ai tenté de l’expliquer, déjà. Ce que je devrais ajouter à ce bref aperçu, c’est le côté convivial de la chose. Vous vous asseyez, le conteur se plante là devant vous et vous balance une histoire par la tête, et il se fie sur vous pour suivre et pour imaginer ce qu’il décrit. Il n’y a pas de quatrième mur; le conteur sait que vous êtes là, il réagit à vos humeurs, il ajuste son récit selon les particularités du moment.

C’est quelque chose qui m’a tout de suite plu, ce rapport immédiat avec le public. Ça force un auteur à rester honnête, à maîtriser son texte, à être efficace. Ce que j’ai vite réalisé, c’est qu’on peut raconter n’importe quoi si on sait bien l’amener. Il n’y a pas que le folklore, même si c’est par là qu’il fallait passer pour renouer avec le conte après l’avoir relégué aux oubliettes pendant de longues années. Il n’y a pas que le conte pour enfants, même si c’est à peu près la seule forme qui se pratiquait encore durant les années d’oubliettes. Le conte maintenant se nourrit de tout: du présent comme du passé, du beau comme du laid, du drôle comme du dramatique.

Découvrez-le par vous-même, si ce n’est déjà fait (ou redécouvrez-le, sinon). Plusieurs spectacles se donnent ces jours-ci autour de la Journée mondiale du conte. Je serai du nombre, ce jeudi 23 mars, au Pharaon Lounge, pour « Délices de lire, délires de dire« , en compagnie de mes complices des Productions Cormoran ainsi que de nos invités, Bertrand Laverdure et Natasha Beaulieu (que nombre d’entre vous connaissez bien). Par la suite, je continuerai à conter là où on m’invite. (On m’invite même à avaler mes mots, le 1er avril au Festival international du livre mangeable, où un pâtissier-chocolatier présentera une confection inspirée de mon recueil de contes. Je devrai le voir pour le croire…) Et si l’envie vous prend de vous y mettre vous aussi, je donnerai un atelier sur le conte au festival Metropolis Bleu.

Un peu plus de sept ans se sont écoulés depuis la première fois où je suis monté sur scène pour raconter une histoire. Pur amateur à l’origine, j’ai délaissé une carrière lucrative en informatique pour devenir conteur professionnel ainsi qu’organisateur. Ça m’épate encore de voir où les histoires ont pu me mener, et me mènent encore. Demandez, et je vous le conterai…

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12 Commentaires

  1. Hugues

    Wow!
    Merci Éric pour ce texte, plein de passion pour le conte. Il ne donne pas simplement le goût de t’écouter nous raconter l’histoire du conte et toi, mais il donne l’envie de conter aussi!
    Le livre mangeable? Haha, il faudra te tourner la langue sept fois… :)
    Écrire pour être entendu et non lu est un art bien différent de l’écriture de nouvelle, n’est-ce pas?
    Quand tu écris, est-ce ta voix que tu entends? Ou bien tes personnages (même s’ils sont narrateurs) ont-ils parfois une voix différente?
    Hep, Christian, pourquoi on n’a pas un panel sur le conte au prochain Boréal, tiens?

  2. Caroline

    Je seconde ! Ce serait vraiment intéressant.

  3. Divers conteurs approcheront l’écriture du conte de diverses manières. Comme mes talents d’acteur sont très restreints, il est rare que j’incarne un personnage dans mes contes. J’évite les longs dialogues et je n’essaie pas trop d’imiter la voix des personnages; je les différencie surtout par le vocabulaire, la cadence, etc. Le rôle de narrateur omnisicient et détaché me convient bien.

    Il reste que je vais parfois choisir une tournure de phrase en fonction de sa sonorité ou du plaisir que j’aurai à l’asséner au public. Dans l’écriture du conte, il faut prêter plus attention au rythme, à la longueur des phrases, aux niveaux de langage (on ne peut conter au passé simple et avoir l’air naturel). Aussi, on n’écrit pas une histoire pour la consigner sur papier et la laisser faire son chemin toute seule. C’est plutôt comme de se bâtir une maison ou confectionner un vêtement: on doit y être à l’aise. Le conte évolue ensuite au contact du public, à mesure que l’on découvre ses points forts et ses points faibles. On renforce, alors, on raccomode, on convertit la chambre d’amis en solarium ou on coud quelques poches supplémentaires pour y traîner quelques surprises. Il faut savoir s’amuser et maintenir son intérêt. Si on ne croit plus à ses histoires, le public n’y croira pas non plus.

  4. Ok, Christian, that’s it. Tu as lu ce qui précède, alors arrange nous un panel sur ce sujet pour Boréal!
    Je pense que la manière d’aborder la création d’histoire de ce point de vue est non seulement intéressante en soi et pour fins de discussion, mais peut aussi être intéressante en terme d’outil pour les écrivains et auteurs.
    Merci encore, Éric.

  5. Bon, dites-moi, alors: si jamais il y avait de la place au programme, disons une heure, le temps d’un panel ordinaire… que voudriez-vous, au juste? J’avais présenté une sorte d’introduction au conte il y a quelques années et ça avait quasiment passé inaperçu. Y a-t-il un aspect précis qui vous intéresse (écriture du conte, performance, le traitement de la SFF dans le conte, évolution du conte au Québec et ailleurs)? Et si je faisais un quasi-atelier pour montrer comment on présente une histoire au public? Ça couvrirait non seulement le conte mais aussi la lecture de texte, et j’y démontrerais comment se préparer, comment travailler avec un micro, comment faire « porter » sa voix, comment soutenir l’intérêt du public, etc.

    Et qui serait intéressé?

  6. mathieu f

    moi j’aimerais assister à ce genre d’atelier.

    M

  7. Caroline

    Moi aussi. :-)

  8. Éric propose:
    « Et si je faisais un quasi-atelier pour montrer comment on présente une histoire au public?  »

    En effet, ça couvrirait de manière intéressante le genre de trucs dont tu as déjà parlé ici.
    J’y assisterais certainement, oui!

  9. Idéalement, il ne faudrait pas qu’une pareille présentation soit concurrencée par un panel d’envergure, sinon il se produirait la même chose qu’avec les tables rondes sur la BD. Ça peut s’avérer frustrant.

  10. Jean-Louis

    Quelque part, l’espoir, quand le congrès Boréal s’ouvre à la BD ou autre chose, c’est que les amateurs de BD viendront aussi. Ou les amateurs du conte, pour qu’il y ait assez de gens dans toutes les salles en même temps…

  11. Micheline Therrien

    Bonjour Éric,

    Dans le cadre d’un cours de rédaction pour Internet, j’avais plusieurs choix de sites pour bloguer sur le net, dont le vôtre. Je l’ai d’abord choisi pour son nom, fractale-framboise, qui m’a inspiré. Que retrouverais-je donc sur ce site ? Et, voilà que je découvre votre histoire sur le conte. Ça m’a beaucoup plu et tout de suite, vous avez capté mon attention.

    J’étais loin de penser découvrir un conteur (désolée de vous avoir manqué le 23 mars), et en plus que le festival Métropolis Bleu se déroule cette semaine à Montréal. Une belle occasion de rencontres. Tout un chacun se souvient d’un conte entendu à un moment donné, et qui l’a fait rêver.

    Pour moi, un vrai conteur développera l’imagination de son auditoire, le fera rêver en direct. Ses histoires l’amèneront à inventer encore et encore des personnages plus intéressants les uns que les autres. Je me souviens quand je racontais des histoires à ma nièce Anne-Sophie, âgée de 5 ans, qui me regardait avec ses yeux brillants et me disaient encore, encore, je veux connaître la suite; elle n’en avait jamais assez. Après c’était à son tour de me raconter une histoire inventée de son cru; ses histoires étaient toujours pontuées de « pi là, là,… et pi, là », et c’était le délire. Nous riions beaucoup, et d’une histoire en émergeait une autre, et une autre.

    Vous avez raison de dire, « Ça m’épate de voir où les histoires ont pu me mener,… » Alors, je vous demande de nous raconter où le conte vous mènera encore, et jusqu’où vous avez envie qu’il vous mène. Pour ma part, c’est formidable de voir ce qu’une recherche sur Internet m’a fait découvrir et a élargi mes intérêts. Après avoir choisi votre site, j’aperçois la page titre de Le guide de la télévision et des loisirs L’AGENDA, du journal Le Devoir où on annonce Le festival de conte de bouche à oreille. Quel beau hasard !
    Merci, je pars naviguer sur le site http://www.festivaldeconte.com

  12. Micheline, j’espère que le festival vous a plu. Votre enthousiasme fait plaisir à lire.

    Christian l’a mentionné dans son nouveau billet présentant la programmation du congrès Boréal, mais aussi bien l’ajouter ici pour compléter la discussion: on m’a confié une heure pour vous montrer comment présenter une histoire en public. Voici:

    Salle 3 (H-760) – samedi, 15 h
    Vos mots dans leurs oreilles
    Eric Gauthier, conteur et écrivain, vous propose ses trucs pour présenter une histoire de vive voix. Que vous vouliez lire ou conter, apprenez d’abord comment vous préparer, comment utiliser un micro, comment soutenir l’intérêt du public… bref, comment servir tant l’histoire que l’auditoire.

    Je vous y attends dans toute votre multitude. Pour savoir comment vous y rendre, comment entrer et tout ça, voyez le site du congrès Boréal. Notez que je serai approchable tout au long du congrès: n’hésitez pas à venir me voir si vous avez des questions sur le conte, si vous voulez acheter mon livre et que le libraire n’en a plus, si vous avez des reproches à me faire… Et venez faire un tour à la rencontre Fractale Framboise le samedi à 13h à la salle H-760.

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