La tour(nure) sombre

La Tour sombreJ’entame La Tour sombre, le tome final de la série éponyme de Stephen King, une brique de 900 pages. Je note encore ici et là des tournures de phrases particulières dont je fais une recension partielle. Cette relecture aboutira à une critique (des romans, pas de la traduction) dans la revue Solaris d’ici peu.

Je ne sais pas si je l’ai déjà mentionné, mais il existe un site officiel The Dark Tower, qui est bien joli, mais qui aurait besoin d’une petite mise à jour. On y trouve un glossaire des personnages, un message audio de King, des renseignements sur les artistes qui ont illustré les ouvrages, les concordances avec les autres romans de l’auteur, etc.

Au son de la cloche, tournez la page.

ORIGINAL (p.39)
He thought that ugly scraping sound he heard in his imagination was Roland’s two-fingered right hand, prospecting around at the very bottom of the barrel.
TRADUCTION (p.63)
Il avait dans l’idée que cet horrible raclement qu’il entendait en imagination était la main droite à deux doigts de Roland, en train de fourrager au fond du canon.

Dans ce passage, Eddie a l’impression désagréable que Roland vient d’atteindre le fond du baril (qu’il prospecte métaphoriquement).

ORIGINAL (p.85)
Jochabim continued giving Jake the duh look, however, and Jake gave up.
TRADUCTION (p.114)
Jochabim persista avec son regard duh, et Jake décida d’abandonner.

L’onomatopée «duh», qui exprime l’imbécillité, est bien connue en Amérique du Nord, du moins chez les anglophones. Je ne crois pas qu’elle ait commencé à se répandre en France. La traductrice a dû prendre ce mot pour une expression du patois inventé par King pour son histoire.

ORIGINAL (p. 109)
« What happened to you might look like a stroke or a heart attack to a cut-them-up man, but t’would be whatever you see down there. Anyone who doesn’t think the imagination can kill is a fool. »
TRADUCTION (p. 138)
— Ce qui vous est arrivé ferait peut-être l’effet d’un infarctus ou d’une attaque à un type qui s’est fait charcuter, mais ce sera ce que vous voyez en bas. Quiconque croit que l’imagination ne peut pas tuer est un imbécile.

Un tahine explique à un humain que la machine qu’ils s’apprêtent à croiser tue les gens en concrétisant, dans leur esprit, leurs pires terreurs. On pourra me proposer de meilleures variantes, mais je crois que cut-them-up man, dans le contexte, est un médecin légiste et non «un type qui s’est fait charcuter». Formulé autrement, ça donnerait: «Ce qui vous est arrivé ressemblera à un infarctus ou une attaque aux yeux d’un médecin légiste, mais la cause aura été ce que vous voyez là-bas.»

ORIGINAL (p.108)
Meanwhile, the gods-dammned snot-babby continued to rebuild the lead that Flaherty (…) and his men had so radically reduced.
TRADUCTION (p.139)
Pendant ce temps, ce bons dieux de babé-morveux continuait de reconstituer la piste que Flaherty (…) et ses hommes avaient quasiment réduite à néant.

Le jeune Jake reprend l’avance qu’il avait sur ses poursuivants avant d’être interrompu dans sa course. Il ne reconstitue pas une piste.

ORIGINAL (p.126)
And speaking of too old, what about Aaron Deepneau, the Chemotherapy Kid?
TRADUCTION (p.160)
Et puisqu’on parlait d’âge, que dire d’Aaron Deepneau, le Freluquet de la Chimio?

Honnêtement, j’aurais préféré Chimio Kid, voire Papy Chimio pour varier.

ORIGINAL (p.130)
Eddie threw the Galaxy into Park without bothering to either set the emergency brake or turn off the engine.
TRADUCTION (p.164)
Eddie gara la Galaxie sans même prendre la peine de freiner ou d’éteindre le moteur.

Ça m’a pris quelques secondes avant de me rappeler que les Européens conduisent des voitures manuelles et ne sont pas tous familiarisés avec la transmission automatique. Je crois comprendre qu’Eddie étant très pressé, il met la vitesse à «Park» sans se soucier de mettre les freins d’urgence ou d’éteindre le moteur, ce qui est moins casse-cou que la traduction laisse suggérer.

ORIGINAL (p.218)
« Five minutes are up, and more. We have to put an egg in our shoe and beat it, Tedster. Let’s chug. »
TRADUCTION (p.263)
— Ça fait cinq minutes, et même plus. Il faut qu’on se mette un œuf dans la chaussure et qu’on frappe la route, Tedster. En voiture.

Je ne suis pas convaincue qu’une traduction littérale du jeu de mot anglais soit une bonne idée. Il s’agit d’une astuce qui consiste à utiliser des synonymes de «to go» (s’en aller) et de créer des expressions imagées: «Make like a tree and leaf», «Make like a banana and split», «Make like the lettuce and head out», etc. Ça ne fonctionne pas très bien en français.

ORIGINAL (p.243)
An eleven- or twelve-year-old girl in a gorgeous striped summer dress that might have cost sixteen hundred dollars in a Rodeo Drive kiddie boutique was sitting before a dollhouse (…)
TRADUCTION (p.291)
Une gamine de onze ou douze ans en ravissante robe d’été à rayures qui avait dû coûter mille six cents dollars dans une boutique pour jeune mamans débordées était assise devant une maison de poupées (…)

Rodeo Drive (Where the Stars Shop!) à Beverly Hills est connue pour ses boutiques hors de prix. Je ne vois pas le rapport avec les jeunes mamans débordées, par contre.

Et voilà qui conclut cette série.

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3 commentaires

  1. Joel Champetier

    Le moins qu’on puisse dire, Laurine, c’est que tu possèdes bien la langue vernaculaire états-unienne.

  2. ORIGINAL
    Moi, ce qui me fascine, c’est d’avoir relevé toutes ces erreurs!!! Tu as lu le livre dans les deux langues?! Ou ce sont simplement des erreurs qui te sautent au visage?

    TRADUCTION
    Me, what I found the fascinate, is to have relevated all those errors!!! Did you read the whole book in the two tobgues?! Or it is simply the errors that jumped to your face?

  3. J’ai lu les romans originaux il y a quelques mois. Comme on m’a demandé une critique des versions françaises qui sont parues par la suite, j’ai recommencé la lecture pour me rafraîchir la mémoire (il s’agit d’une relecture partielle dans le cas de La Tour sombre). Si je lis une phrase que je ne comprends pas, je vais vérifier dans la version anglaise. Autrement dit, je suppose que oui, je ne relève que les erreurs qui me sautent aux yeux.

    Joël, il fut un temps où je regardais trop de télé. Il m’en est resté quelque chose (et pas que des neurones grillés).

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