Légendes urbaines
par Éric - mercredi, 8 février 2006 - 22:24 (Insolite, Plogues, Société)
Ce n’est pas la première fois que je mets les pieds dans ce bar, mais c’est la première fois qu’on m’y filme. Un homme à ma droite vérifie l’image et me demande d’ajuster mes lunettes. Le caméraman me pointe sans broncher, impassible malgré le poids sur son épaule. Une femme me pose des questions et j’y réponds. Elle sait ce qu’elle fait; moi, moins. Je tiens là une occasion rêvée de paraître plus sage et intelligent que je ne le suis vraiment, et ce, aux yeux de milliers de téléspectateurs. J’aimerais savoir comment je m’en tire, jusqu’ici. Le bar est plein de gens qui, eux, ont l’habitude du tournage. Même les figurants attablés derrière moi sont là au moins depuis le début de la journée. Plus tôt, alors que j’attendais mon tour devant la caméra, je m’en étais émerveillé: ces gens-là sont donc payés pour boire de la bière et discuter? Non, m’a-t-on expliqué, ils bougent les lèvres en silence et boivent du jus de pomme qu’on a brassé pour le faire mousser.
L’intervieweuse m’incite à avoir l’air plus naturel. Je reprends mon histoire et j’arrive à y mettre un peu plus d’entrain. Au moins, je connais mon sujet.
C’est lundi prochain, le 13 février, que débutera au Canal D l’émission “Légendes urbaines”. Ça s’annonce comme une bonne petite série documentaire, pour le peu que j’en sais. Avec un tel sujet, c’est facile de verser dans le sensationnalisme ou le ridicule, mais les créateurs de ce projet semblent avoir une approche valable. Chaque épisode présentera une poignée de légendes liées à un même thème. Chaque légende sera jouée par des acteurs et commentée par des experts (sociologues et autres) et des conteurs.
C’est donc en tant que conteur que je me retrouve dans ce bar sous l’oeil de la caméra. Pourquoi moi? Parce que le sujet m’a toujours intéressé, tant les légendes elles-mêmes que leurs cycles de vie et modes de transmissions. Parce que j’aborde le sujet dans mes histoires à l’occasion. Parce que le tournage se fait en octobre, haute saison du conte, et que les autres conteurs sont tous partis en tournée. Les créateurs de l’émission ont déniché quelques bons conteurs malgré tout. Notre rôle n’est pas de raconter les légendes elles-mêmes, mais d’expliquer leur attrait et d’en présenter des variations si nous en connaissons.
C’est un sujet riche, surtout en cette ère où le courriel et le Web offrent aux légendes urbaines des vecteurs de propagation d’une efficacité inégalée jusqu’ici. Une accessibilité inégalée, aussi. C’est ce que j’essaie d’expliquer à l’intervieweuse tout en restant succinct. Nous sommes tous des journalistes, c’est un peu ça. Rien de plus facile que d’envoyer à toutes nos connaissances une nouvelle, une rumeur, une alerte au virus. Cent personnes recoivent un courriel et le transmettent chacune à cent autres personnes. Si je ne me retenais pas, je sermonnerais un brin et suggèrerais d’inclure l’éthique journalistique au programme des cours de français: rappelez-vous que les “si” n’aiment pas les “rais”, et vérifiez vos sources avant de cliquer sur “Envoyer”. Je prends tout de même le temps de mentionner Snopes, ma ressource favorite en matière de légendes urbaines. Je m’y réfère pour démêler les vraies rumeurs des fausses, et aussi pour le simple plaisir de lire des histoires affreuses ou ridicules. On y trouve du contenu fascinant, comme le folklore entourant les attentats du 11 septembre, ou le sort d’un des pires jeux vidéo de tous les temps. Des tas d’histoires horribles aussi, comme celle-ci, qui fut utilisée de manière très sérieuse dans une grosse production hollywoodienne.
Entre deux questions, je consulte mes notes. Oui, j’ai fait mes préparatifs, et me suis sauvé d’une gaffe, d’ailleurs. “Les gens sont prêts à croire aux légendes urbaines”, disais-je en pré-entrevue téléphonique, “parce qu’au fond, tout peut arriver en ce monde. Une vache peut nous tomber sur la tête à tout moment.” Je faisais référence à cette histoire, que j’avais lue dans la section Insolite d’un site de nouvelles il y a quelques années, que j’avais crue, et qui s’est avérée être, eh oui, une légende urbaine. Je ne l’ai réalisé qu’en faisant mes dernières vérifications avant le tournage.
Il me reste quand même quelques bonnes anecdotes que je livre avec un certain plaisir. Bien sûr, c’est quand je commence à me sentir vraiment à l’aise que le tournage se termine. Quelqu’un passe à la ronde une boîte pleine de petites barres de chocolat. Pas si mal comme expérience, au fond. Je me goinfre et je pars, songeur. Ai-je livré la marchandise? Rien ne les oblige à utiliser ce matériel s’il ne fait pas leur affaire.
Nous saurons bientôt ce qu’il en est. Que j’y paraisse ou non, la série peut bien vous intéresser si vous aimez les histoires insolites. Elle sera d’ailleurs animée par Frédéric Pierre, que de nombreux lecteurs de ce blogue reconnaîtront pour l’avoir vu dans La Peau Blanche, très bon film de fantastique québécois. J’aurais été curieux de le rencontrer, tiens.
Enfin. Tous les détails sont ici. Les épisodes auxquels j’ai contribué sont “Maniaques”, “Alimentation”, “Les enfants” et “Les autos”. Ça commence lundi le 13 février, 20 h, au Canal D, en reprise à tout plein d’autres moments. Une heure de télé sur les légendes urbaines et, peut-être, mon faciès barbu sur votre écran. C’est ça qui est ça.

#1 Nadia (9 février 2006 - 17:46)
Pour alimenter de bonnes légendes, rien de mieux qu’un père et un grand-père qui ont travaillé pour le Canadien National dans toutes les contrées éloignées du Québec. Et bien, crois-le ou pas, mais mon père m’a raconté une histoire de “trainman” écrasé entre deux wagon dans la cour de triage. En fait, il semble que ça arrivait assez souvent. C’était avant les programmes de sécurité au travail. Comme il n’est pas trop sensationnaliste, son histoire vécue s’arrêtait avec le choc-nerveux du conducteur…
#2 Pierre (9 février 2006 - 17:57)
Voilà une expérience intéressante. J’adore la description des figurants qui se gavent de jus de pomme en remuant les lèvres. Au moins, quand ils se lèvent pour aller aux toilettes, ils ne doivent pas se forcer pour faire réaliste !
Je connaissais déjà ‘snopes’, mais mes insuffisances en anglais m’amènent plus souvent à consulter http://www.hoaxbuster.com/ , que je n’hésite pas à diffuser à mes collègues de bureau chaque fois qu’ils diffusent un canular ou un avis de recherche.
Eric, une question : pourquoi octobre serait une saison particulèrement favorable aux contes ?
#3 Pierre (9 février 2006 - 18:18)
Je me souviens, Nadia, d’une professeur de lycée technique qui avait été traumatisée car elle avait trouvé un stage à la SNCF pour un de ses élèves, un garçon qui sortait d’un échec scolaire, et à qui elle arrivait peu à peu à redonner l’envie de s’accrocher. Et puis l’accident, le gosse coincé entre deux tampons. Mais je ne me souviens plus s’il était mort ou s’il avait du être amputé. C’est bien une histoire vraie, puisque cette dame me racontait sa propre expérience. Mais avec le temps, j’ai tellement perdu les éléments rationnels du récit que, répété de loin en loin, il peut prendre l’aspect d’une légende urbaine.
#4 Laurine (9 février 2006 - 18:47)
J’ai beau relire le texte, c’est l’histoire du jus de pomme que je trouve la plus fascinante. Comme s’il fallait *absolument* de la bière dans le décor ou, faute de mieux, quelque chose qui y ressemble. (Sans quoi les téléspectateurs risqueraient de changer de poste?)
En tout cas, si tu as reçu du chocolat, Éric, tu n’as pas perdu ta journée.
#5 Daniel (9 février 2006 - 20:09)
De la bière, Laurine? Euh, laisse-moi deviner… Parce que c’est dans un bar, peut-être?
:o)
#6 Eric (10 février 2006 - 17:15)
Nadia: “En fait, il semble que ça arrivait assez souvent”, dis-tu. C’est effrayant de penser à ce qu’on a pu tolérer comme conditions de travail autrefois, que ce soit au nom de l’efficacité ou de l’économie, ou de la bravoure mal placée, ou de l’ignorance. Des tas d’accidents, et des maladies aussi: la “phossy jaw” en est un exemple particulièrement repoussant. Et j’imagine qu’il reste des endroits où ça n’a guère évolué…
Pierre: Hoaxbuster est plutôt bien; j’apprécie que les gens puissent commenter chaque item.
Pour répondre à ta question: la majorité des festivals de conte se tiennent en octobre. Je ne connais pas toutes les raisons derrière ce phénomène, sinon que l’automne en général est plus favorable au conte. L’été se prête mieux aux gros festivals en plein air. L’ambiance souvent intime et chaleureuse des soirées de conte est appréciée en hiver, mais par grand froid, les gens sortent moins. Vaut mieux l’automne, donc, et octobre est un mois pas trop déprimant, pas trop occupé non plus puisque la rentrée des classes est passée et la folie des Fêtes n’a pas commencé.
Laurine: Les concepteurs voulaient avoir l’atmosphère de bar, probablement parce que c’est un endroit qui se prête bien à la propagation des rumeurs et des légendes urbaines. C’est si facile de dire des bêtises au-dessus d’une bière. (Quant au chocolat, il y a une époque où je m’en serais contenté, mais dans ce cas-ci, je n’ai pas été payé qu’en friandises.)
#7 Joel Champetier (10 février 2006 - 20:11)
Pas juste autrefois, les morts sur les grands chantiers: la rumeur veut qu’il soit mort pas mal de travailleurs — parmi lesquels deux catégories qui ne pouvaient pas refuser, des soldats et des prisonniers — sur le super chantier de la voie ferrée qui connecte maintenant la Chine et le Tibet. La Chine n’est pas le pays des demies-mesures dans ce domaine: on a avancé le nombre de 3000 morts lorsqu’ils ont construit la route dans les années 50.
http://mappemonde.mgm.fr/actualites/Golmud.html
#8 Jean-Louis (11 février 2006 - 4:51)
Accident de train : un cousin de mon grand-père est
mort ainsi en juillet 1905. Ce n’était même pas un
accident de travail. Il avait pris un raccourci qui
le faisait passer par les voies du chemin de fer
et un train auparavant à l’arrêt a bougé alors
qu’il se glissait entre deux wagons. Il aurait
eu dix-huit ans quelques semaines plus tard…
#9 mathieu f (11 février 2006 - 10:17)
Halloween me semble aussi une explication pour la tenue des festivals de conte en octobre. C’est le moment du mois où l’incursion du fantastique, du merveilleux, des légendes et des contes dans la réalité semble normale.
MM
#10 Nadia (12 février 2006 - 13:18)
Pierre et Éric : Mon père fête ses 70 ans la semaine prochaine et en bon Italien verbo-moteur à la mémoire indéfectible, il se fera un plaisir de me raconter pour la ennième quelques bonnes histoires de “chemin de fer”. Je vous tiendrai au courant… Quant à l’expérience d’Éric et ses figurants qui boivent du jus de pommes en bougeant les lèvres, faut avouer que ça fait peur.
#11 Joel Champetier (13 février 2006 - 21:05)
On t’a pas vu!
Joël — qui vient juste d’écouter le premier épisode.
#12 Eric (15 février 2006 - 17:26)
J’en suis simultanément déçu et soulagé. J’ai enregistré l’émission mais je ne l’ai pas regardée encore. Ce sera quand même intéressant de voir quels autres témoignages et commentaires ils ont recueilli.
Leur timing est approprié. Pour cette émission, ils ont ressorti la vieille histoire de la gardienne d’enfants qui reçoit des appels menaçants. Cette légende urbaine a déjà inspiré un film, When a Stranger Calls, dont le remake (apparemment pitoyable) sévit dans nos cinémas en ce moment même.