Transmetropolitan

Couverture: Transmetropolitan: Back on the StreetJe sais, je suis en retard: Transmetropolitan, la bande dessiné, a été publiée en 60 épisodes mensuels de 1997 à 2002. Le dixième et dernier trade paperback réunissant les épisodes 55-60 de la série a été publié en avril 2004. Ce n’est même pas comme si j’avais l’excuse de tout ignorer de Transmet: Grâce à l’évangélisme de deux Érics (dont un sur ce site), j’avais eu l’occasion de goûter aux quelques premiers épisodes de la série, assez pour savoir que j’y trouverait toute ma satisfaction.

Mais acquérir dix BDs à un prix moyen de quelque vingt dollars pièce, ce n’est pas quelque chose qui est à la portée de tout le monde en tout temps. J’ai donc attendu un moment propice (le sens délicieux d’une nouvelle année… et une vente chez amazon.ca) pour rayer Transmetropolitan de ma liste de souhaits.

Maintenant que j’ai pu prendre connaissance de la série de la meilleur façon possible (c’est à dire assis dans une chaise confortable, à lire la série au complet en quelques heures), je suis à la fois énergisé et époustouflé: Transmetropolitan est sans aucun doute une des meilleures bande dessinée que j’ai eu l’occasion de lire depuis longtemps et une des oeuvres de SF marquantes de la dernière décennie.

Les raisons de mon enthousiasme sont simples: Une bonne histoire bien racontée, des dialogues d’une saveur inoubliable, une bonne densité d’idées parfois surprenantes, une conscience sociale développée et un protagoniste extraordinaire.

Mais résumons la prémisse: Après cinq année d’exil volontaire, le journaliste Spider Jerusalem se voit contraint de revenir à La Ville. Nous sommes en quelque part dans le futur (même les personnages ne savent plus trop à quelle date), mais La Ville sera immédiatement familière aux férus de cyberpunk: Calquée sur New York (y compris le Chrysler Building et le détail Kafkaïen d’une Statue de la Liberté brandissant l’épée), La Ville représente l’aboutissement de la démesure urbaine, allant des gratte-ciels cossus aux bas-fonds pitoyables. Sitôt arrivé sur place, Spider se voit happé par une histoire de machination politique qui l’amènera à se confronter aux gens riches et puissants.

Précisons que les cinq ans de Transmetropolitan étaient planifiés d’avance: Dès le premier épisode, on voit les détails qui allaient enrichir le soixantième. Le scénariste Warren Ellis sait pertinemment ce qu’il fait: l’écriture est délicieuse et parfois phénoménalement efficace: Le numéro #8, « Another Cold Morning« , traite de réanimation cryogénique d’une façon qui vous restera gravé en mémoire. (Je considère le numéro comme une des nouvelles de SF les plus accomplies de 1998) #31, « Nobody Loves Me« , regarde le protagoniste par la lentille d’autres styles de BD: Brillant! Et c’est sans parler du dialogue, mémorable et percutant, constamment drôle et profane.

Rien de tout cela n’aurait de cohésion sans la formidable présence de Spider Jerusalem, bien sûr. Réincarnation hyperactive de Hunter S. Thompson, Spider est un journaliste d’enquête extraordinaire, un muckracker qui compte bien corriger les torts du monde de par la seule force de ses efforts. Chauve, tatoué, protégé par des vidéo-lentilles dépareillées, il fume en permanence, manie les mots comme des armes et peut se servir (au besoin) de véritables fusils comme un commando d’élite. Spider Jerusalem est une dynamo en bottes d’assaut, confronté au cauchemar permanent de La Ville. Et pourtant, Spider n’est pas qu’un dur à cuire. Il peut casser des gueules et réconforter des enfants. Il déteste La Ville autant qu’il est incapable de travailler ailleurs. Alors qu’avance Transmet, Il n’est pas difficile de voir se dessiner entre lui et La Ville une tragédie romantique. Tel l’homme sans nom de Sergio Leone, il est venu régler un problème… mais survivra-t-il à l’épreuve?

Ceux pour qui la SF est avant tout un instrument d’extrapolation sociale seront comblés par Transmet: Les dix premiers épisodes sont du pur future shock, plongés dans un futur où la violence, la pornographie et l’exploitation (« Ebola Cola! ») sont monnaie courante. Même les lecteurs les plus endurcis grinceront des dents devant quelques passages, qu’il s’agisse de cannibalisme, de violence dégoulinante ou bien d’un épisode atypique (#40 – « Business« ) portant sur la prostitution juvénile. Ellis, manifestement, a compris les possibilités d’un futur déjanté pour illuminer le présent. Une fois passé le choc des dix premiers épisodes (essentiellement les deux premières collections), Transmetropolitan progresse de plus en plus vers la satire sociale, à la fois drôle et acerbe. Les férus de thrillers politiques seront tout à fait à l’aise avec l’intrigue.

L’extrapolation science-fictive de la série, hélas, tiens plus de l’amas de gadgets que de construction cohérente. S’il y a une réelle objection devant Transmetropolitan, même en considérant la nature satirique de son contenu, ce sont les niveaux variables de progrès technologique. On comprend rapidement que la nanotechnologie est suffisamment puissante pour permettre des assembleurs universels (« makers« ), des réanimations cryogéniques et des conversions personnelles en nano-nuages (« foglets« ). Pourtant, ces percées technologiques ne semblent pas avoir été appliquées à d’autres aspects de la vie à La Ville: La mort est toujours permanente et le niveau de pauvreté un peu difficile à justifier au milieu de tant de richesse. (Ici, les riches volent les ordures des pauvres pour s’en servir dans leurs makers. Logique, quelqu’un?) Mais bon; on comprends rapidement les raisons de ces contraintes inconsistantes: Quel drame en utopie?

Je suis également partagé au sujet de l’illustration: Si Darick Robertson accomplit généralement un travail phénoménal, le niveau de qualité du dessin semble devenir de plus en plus ordinaire alors que la série avance. Son contrôle sur la représentation des personnages est aussi incertain, même en allouant pour des effets dramatiques. Je serai un peu plus critique sur l’encrage et la coloration de la série: Après un excellent départ dans le premier tome, la qualité du poli final sur les planches est assez variable. Mais peut-être peut-on blâmer le rythme frénétique d’une publication mensuelle pour ce genre de variation.

Pris dans son ensemble, Transmetropolitan reste une œuvre magistrale: 1,300 pages de fiction politique, de science-fiction post-cyberpunk, de thriller futuriste et d’un protagoniste à tout casser.

S’il y a un réel obstacle à l’appréciation de Transmet, c’est bien la difficulté financière et logistique d’obtenir les dix numéros de la série. La facture d’un achat intégral est salée; qui plus est, il faut bien trouver ces dix volumes en quelque part.

Si vous voulez une bonne idée de la série sans trop vous ruiner, mettez la main sur les deux premières collections. La première, « Back on the Street« , introduit Spider Jerusalem et se termine par une séquence triomphante qui donnera des ailes à tout journaliste—ou bloggueur. Le deuxième tome, « Lust for Life« , s’intéresse à La Ville dans toute sa bizarrerie, sa cruauté et sa beauté. L’histoire de Transmet, à proprement dit, commence au troisième volume, « Year of the Bastard« . Je vous garantit une chose: une fois passé les deux premiers volumes, les chances sont excellentes que vous allez vous précipiter sur tous les autres. Plutôt qu’un livre, faudrait peut-être plus faire la comparaison avec une série d’épisodes télévisés. Tout comme les coffrets DVD rendent plus facile le visionnement de gigantesques séries telles Babylon-5, les trade paperbacks de Transmet donnent au collectionneur patient la chance de saisir la série comme elle devrait être lue.

Il y a une énergie du tonnerre dans Transmetropolitan, une conviction que la vérité existe et qu’elle mérite d’être révélée. Spider Jerusalem, emmerdeur professionnel, dépasse la simple personnification pour s’approcher de l’archétype. Ellis manipule le médium de la bande dessinée à son plein potentiel et s’avère capable d’une profondeur stylistique tout à fait satisfaisante. Les contraintes d’une publication mensuelle font en sorte qu’il a été difficile pour Transmetropolitan d’atteindre son public d’une façon optimale: Alors que le monde de la SF aurait du y reconnaître une œuvre tout aussi compétente que la vaste majorité des romans de l’époque, Transmet a à peine réussi à franchir la barrière qui sépare le fandom SF de celui des comics.

Mais il n’est pas trop tard pour voir l’erreur de cet oubli. Jetez-y un coup d’œil, au moins sur les deux premiers tomes, et vous m’en donnerez des nouvelles.

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4 Commentaires

  1. Alors que je suis un grand amateur de bd voila un comic que j’ai complètement zappé (!).
    D’après de cette analyse, j’ai raté quelque chose. Donc, dès que j’ai un peu de temps, je vais y jeter un coup d’oeil !

  2. Vu le nombre de BD sur le marché, il n’est pas étonnant de découvrir des bonnes séries sur le tard, surtout quand elles ne sont connues que d’un fandom underground. Il faut parfois surnager dans une mer de récits convenus et hâtivement illustrés avant de tomber sur une série vraiment marquante. Enfin, je prends toujours note de celle-ci.

  3. Parlant de BD, quelqu’un a lu Les druides, de Jacques Lamontagne ?

  4. Pas encore, en ce qui me concerne. C’est un autre titre dans ma pile «À Lire». En consultant le site des éditions Soleil, j’ai remarqué qu’il existait toute une collection à tendance celtique (et plein d’autres trucs).

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