Fractale Framboise

Laurine

A Feast for Crows — George Martin

par Laurine - dimanche, 8 janvier 2006 - 13:42 (Critiques, SF&F autre, Écrire)

A Feast For CrowsEn fin de compte, le fait d’avoir commencé à lire la série A Song of Ice and Fire après tout le monde aura servi à quelque chose. Il ne m’a fallu attendre que cinq mois au lieu de cinq ans avant de pouvoir lire la suite de A Storm of Swords! Comparé aux trois volumes précédents, A Feast for Crows s’avère court avec ses 700 pages, et pour cause. Comme on le sait maintenant, Martin s’est rendu compte en cours de rédaction que son roman allait être beaucoup trop volumineux pour être publié. L’idée lui est d’abord venue de publier la première moitié, telle quelle, avec toute sa galerie de personnages. Le résultat n’aurait pas été heureux, car l’histoire n’aurait pas beaucoup avancé. Martin a donc opté de ne suivre que la moitié des protagonistes afin de pousser le récit plus loin dans le temps et surtout, de clore ses chapitres par des cliffhangers magistraux.

Nous retournons donc à King’s Landing, après l’assassinat de Tywin Lannister et la disparition de Tyrion et Sansa, dont les têtes sont mises à prix. De Tyrion, nous ne verrons pas le bout du nez (qu’on lui a tranché), mais tous les autres Lannister sont présents. Cercei se prend maintenant pour la reine et le pouvoir lui monte à la tête; son frère Jaime, lui, acquiert de plus en plus de lucidité faute de pouvoir se faire repousser une main et combattre. Partout dans le royaume, la ferveur religieuse des adeptes des Sept prend une tournure inquiétante. Chez les Ironmen, deux frères se disputent le pouvoir, et là aussi, la ferveur religieuse des Drowned Men risque de provoquer des étincelles. Dans le Vale, Petyr continue de comploter pour faire de Sansa Stark l’héritière des lieux. Arya Stark a vogué jusque Braavos, où elle est recueillie dans un temple où viennent mourir les gens. Brienne est toujours à la recherche de l’une ou l’autre sœur Stark. À Dorne, plusieurs complots concurrents visent à punir les Lannister pour la mort du prince Oberyn Martell. Enfin, Samwell Tarly quitte le Mur et vogue jusqu’à Oldtown pour parler de rumeurs concernant une jeune reine possédant trois dragons.

Ça fait déjà beaucoup de matériel. Non seulement les romans précédents présentaient une situation politique très complexe, mais les choses se corsent maintenant que Martin s’intéresse de plus près aux royaumes des Dornishmen et des Ironmen. (À Dorne, l’incident avec Myrcella montre que les Lannister ont une propension à perdre des morceaux.) Dans une entrevue publiée dans Locus, il remarque que le nombre de personnages croît tellement qu’il devra en tuer plusieurs pour s’y retrouver — ceci ne devrait pas lui poser de difficulté majeure, mais qui seront ses prochaines victimes?

Parce que A Feast for Crows est un demi roman, nous ne faisons qu’entrevoir Jon Snow, et nous n’apprenons pas grand chose de plus au sujet de Daenerys, Bran, Rickon et Stannis. Le roman donne parfois la curieuse impression de regarder la situation en tenant des jumelles à l’envers. Parce que l’action ne se transporte pas directement sur les lieux, le lecteur n’a que des échos de ce qui arrive aux autres personnages. Davos a-t-il vraiment été exécuté? Dragonstone est-il réellement tombé aux mains de Loras Tyrell, et ce dernier est-il aussi grièvement blessé qu’on le dit? Et le Hound va-t-il quitter sa communauté de frères un jour? Contrastant avec cette approche «à distance», Martin nous plonge dans le passé de certains personnages pour ramener à la surface une ancienne histoire qui servira de prétexte aux actions de ceux-ci. On apprend ainsi que Cercei a toujours craint une ancienne prophétie voulant qu’elle devienne reine jusqu’à ce qu’une autre, plus jeune et plus jolie, vienne lui prendre sa place. Même chose avec Brienne qui se retrouve flanquée d’un compagnon de voyage qu’elle méprise et dont on ne connaît rien, jusqu’à ce qu’un flashback explique son animosité.

A Feast for Crows rend l’image d’un pouvoir qui s’effrite, sans doute parce qu’il n’a jamais eu de légitimité. L’emprise des Lannister sur King’s Landing n’a réellement atteint son apogée que lorsque Tyrion a mis la main à la pâte et échafaudé des stratagèmes géniaux pour repousser les attaques de Stannis tout en contrôlant sa sœur. L’arrivée de son père a tout gâché, et la prise de pouvoir de Cercei achève maintenant de pousser les Lannister vers le gouffre. Voilà un retournement de situation pour le moins étonnant, puisqu’elle avait jusqu’ici toujours fait preuve de la plus grande ingéniosité. Est-ce la mort de son aîné qui occulte ainsi son jugement?

Et que diable fabrique le maester Qyburn dans ses oubliettes?

A Feast for Crows ne déçoit pas, puisqu’il est aussi difficile à poser que les autres volets. Ses protagonistes, même réduits de moitié, n’ont rien perdu en profondeur ni en surprise. L’auteur a déjà affirmé ne pas aimer les histoires dont les personnages sont campés aux extrémités du spectre, soit les «gentils» et les «méchants». Personne n’est exactement ce qu’il ou elle paraît, ce qui rend les développements tellement plus passionnants. La suite est prévue pour l’an prochain, si Martin n’est pas trop accaparé par ses tournées et ses entrevues. Il assure que le volume est déjà en grande partie rédigé. C’est bon signe!

  8 commentaires

8 commentaires:    (ajoutez-en un)

  1. #1  Nathalie   (9 janvier 2006 - 11:09)

    Très beau résumé.
    Pour ma part, je suis encore en train de le lire et je dois dire qu’avec moins de 100 pages restantes, je suis déçues.
    Il n’y a pas grand chose qui se passe. Les personnages cherchent et se promènent, sans rien trouver, ou presque. Pas de grand coup d’eclat…
    J’attends encore…
    En plus, le nombre de personnage est beaucoup trop grand et sont peu approfondies. On ne les connait pas et on se s’y attache pas.
    En espérant que son prochain livre sera meilleur.

  2. Laurine

    #2  Laurine   (9 janvier 2006 - 12:40)

    Je suis la première à reconnaître que le nombre de figurants dans le récit ne simplifie pas les choses. Le lecteur s’habitue d’abord à un personnage principal, puis à son entourage immédiat. Le temps de le dire, l’entourage en question est reconfiguré selon les décès et les déplacements et il faut tout recommencer le travail. Autre difficulté, à mon avis, beaucoup de noms de famille se ressemblent, et encore plus de prénoms se répètent. A Feast for Crows utilise un nombre tout à fait illégal de Jeyne et de Pate, par exemple. Ah, et ne parlons pas de la propension de certains à changer de nom (Arya/Cat et Sansa/Alayne) ou à se retrouver affublés de surnoms (Asha/The Kraken’s Daughter). Il m’arrive de perdre complètement le fil, comme dans cette scène où Brienne arrive à Maidenpool pour se faire sermonner par le maître des lieux, Randyll Tarly (il lui dit de retourner chez son père et se trouver un mari). Deux jours après avoir terminé l’histoire, j’ai réalisé que ce Tarly était le père de Samwell!

    Toute la partie concernant les Ironmen m’a moins intéressée. Il n’y a qu’Asha que je trouve amusante là-dedans et elle a vite été reléguée au second plan. Par contre, je suis bien contente que Martin nous fasse découvrir Dorne. La mentalité y est moins brutale et les décors sont franchement exotiques. Ça compensait un peu pour l’absence de Daenerys.

    Je me demande pourquoi Martin trouvait que son roman allait être trop long. Si la deuxième moitié fait également dans les 700 pages, on se retrouverait avec une brique 1400 à 1500 pages. D’accord, c’est beaucoup. Mais est-ce invendable? Aurait-on pu envisager d’imprimer ça sur du papier fin? Il n’empêche, il aurait fallu attendre qu’il le termine, ce gros bouquin.

  3. #3  Benoit   (9 janvier 2006 - 22:37)

    Je dois avouer moi aussi une certaine déception à la lecture de ce quatrième volet. Même si j’ai savouré chaque ligne des 200 premières pages, je trouvais que l’action souffrait du syndrôme Wheel of Time: des dizaines et des dizaines de pages pour situer les personnages et les décors, mais où est l’Action? Jon Snow n’est qu’un figurant en début de volume, Bran est à peine mentionné par Samwell et Tyrion est tellement détesté que son absence n’en est que plus lourde. En fait, l’action ne se retrouve que dans les manigances de Cercei, le siège de Riverrun (de plus en plus sympathique ce Kingslayer) et le rite de passage d’Arya sur Braavos. Les 500 autres pages ne servent qu’à illustrer les tiraillements inévitables en l’absence d’un véritable Roi sur le Trône de Fer, et notre frustration rejoint vite celle de Sam devant l’inaction forcée auquelle nous assistons. D’accord, j’exagère, mais plus j’avançais dans le roman, plus l’impression de l’effet Jordan se faisait forte.

    Je prévoyais lire Martin en 3 semaines, j’ai pris 5 semaines. Étrangement, j’ai lu Knife of Dreams, le onzième volume de The Wheel of Time, immédiatement après A Feast Fot Crows: j’ai lu ses 760 pages avec avidité en 2 semaines et demie! Autant les 4 derniers volumes se traînaient dans la mélasse, autant j’ai eu l’impression que l’intrigue se relançait enfin. Mais j’ai maintenant des doutes qu’il termine sa série en 12 volumes, et je parierais plutôt sur le chiffre 13. Au fait, combien y avait-il de Forsaken?

  4. Laurine

    #4  Laurine   (10 janvier 2006 - 15:26)

    J’ai remarqué que Jaime devient de plus en plus comme Tyrion. Comme il n’est plus en mesure de combattre, il se sert maintenant de sa tête, et avec un certain talent. C’est surprenant, avouons-le. Il ne m’a jamais paru apprécier les stratégies fines, c’était plutôt l’apanage de sa parenté directe, avec un niveau de finesse variable. Et voilà le résultat des histoires qui s’étalent sur des centaines et des centaines de pages: à le voir sauver la vie de tout le monde, on tend à oublier qu’au tout début, il a largué Bran du haut d’une tour, et qu’il a ordonné le massacre des hommes d’Eddard. Eh, qu’on l’haïssait à ce moment-là!

    Je suis passé à travers A Feast en dix jours environ; c’est pour ça que je suis restée avec cette impression que le roman était trop court. J’ai aussi accepté les quelques longueurs en me disant que je ne lisais pas un ouvrage complet, et qu’il y aurait forcément des trous ici et du piétinement là. Mais bon, les attentes des lecteurs étaient élevées et Martin a pris un risque en ne livrant qu’une moitié de volet.

    The Wheel of Time, ça vaut le coup? Je n’ai qu’un vague souvenir du tout premier roman.

  5. #5  Benoit   (10 janvier 2006 - 23:16)

    Ce qui m’a le plus chiquoté, c’est les quelque 200 pages et plus sur les Ironmen (surtout) et les Dornishmen. On vient à en comprendre la raison, mais ils ne paraissent avoir finalement qu’une seule raison, commune d’ailleurs, de faire partie du cycle. Je n’ai pas l’impression que leur absence aurait pu modifier le dernier volume, mais la validation de leur présence que semble en donner Martin aurait pu se faire sans complexifier la narration. À mon sens, toute la culture des Ironmen qui nous est présentée n’apporte que peu au récit, et c’est l’une des faiblesses du roman.

    Laurine, je me trouve fort embêté de répondre à ta dernière question. J’ai découvert la série après la parution du tome 3, et j’étais absolument fasciné par l’univers créé par Jordan, univers qui tire une bonne part de son originalité dans l’oeuvre de Tolkien (oui, oui). Vers 1994, c’était LA série à lire, et la compétition s’appellait Hobb, Kay et Goodkind. Les 5 premiers volumes sont certainement des lectures recommandées, mais la sauce s’épaissit à compter du sixième, et les finales parfois grandioses des volumes 7 à 10 ne sont qu’une bien maigre pitance. Pour garder l’intérêt tout au long de la série, je me suis concentré sur les cultures d’une grande richesse que Jordan a mis en place. C’est donc une série qui, à mon sens, en vaut vraiment la peine, mais il faut être prêt à persévérer pour se rendre jusqu’au bout. Attention au rythme, plus de 3 volumes par années risquent de causer des maux de ventre au lecteur imprudent.

  6. Laurine

    #6  Laurine   (11 janvier 2006 - 8:45)

    Je craignais que Jordan soit un peu trop «commercial» et aussi trop proche de Tolkien (à l’image de la Tapisserie de Fionavar, de Kay). Par contre, j’ai entendu le plus grand bien de Goodkind. En tout cas, je ne suis pas à court de lecture.

    Pour en revenir à Martin, si Dornishmen et Ironmen se déplacent pour retrouver Daenerys, une bonne partie du prochain roman devrait se dérouler dans le sud, à moins d’une entourloupette. Ça devrait faire contraste avec tout ce qui se passe au Mur et au-delà.

    Dans A Feast, je n’ai pas non plus saisi le sens du prologue. Est-ce qu’on est censé reconnaître l’identité du voleur de clé?

  7. #7  Benoit   (11 janvier 2006 - 22:53)

    C’est une impression qu’on peut avoir en regardant la couverture du premier volume, et elle peut sembler se renforcer plus on avance dans le livre. Cette impression peut également paraître encore plus évidente dans le deuxième volume, mais le changement commence à opérer dans le troisième volume, avec la traversée du continent par Rand. Pour ma part, la série ne prend un élan véritable qu’avec l’arrivée en scène des Aïel et du volume 4. Mais ce qui demeure la véritable force de Jordan, c’est son grand talent à décrire des cultures parfois très différentes bien que voisines. Ces cultures semblent d’abord passer par les vêtements des personnages, mais ce sont les attitudes et comportements typiques des personnages secondaires qui sont la vraie force de la narration de Jordan. À l’exemple de Martin, tous les personnages rencontrés sont décrits, incluant toujours un petit commentaire laissant entrevoir un quelconque trait de personnalité et ce, même pour ceux que l’on ne reverra jamais. Ce talent ne se manifeste vraiment qu’à partir du volume 4, et ce sont les Aïels qui en font les frais. Et bien que les dialogues soient toujours intelligents, les scènes ont une forte tendance à s’étirer, surtout dans les volumes 6 à 10. Cette série fait partie des quelques séries fantasy que j’espère avoir la chance de relire dans 12 ou 15 ans, parmi Donaldson, Wolfe, Leiber, Moorcock et Peake. Et pour ce qui est d’être trop proche de Tolkien, cette crainte partira très rapidement, puisque nous sommes ici à l’opposé du cycle de Shannara (étrangement, je ne me rappelle même plus du nom de cet auteur, grand bien m’en fasse).

    De ce que j’ai compris d’une entrevue avec Martin, j’avais l’impression que la plus grande partie du tome 5 se déroulerait également entre le nord et le sud. Il ne faut pas oublier que Bran est travers de l’autre côté du mur. Et il y a également Daenerys et Cat à ramener sur le continent.

    Le prologue est en effet un peu déroutant, surtout qu’on ne rencontre plus l’alchimiste. Mais je ne crois pas qu’on le connaisse, la clé étant ici la clef (ou vice versa). J’imagine qu’on la retrouvera dans le prochain volume.

  8. Laurine

    #8  Laurine   (2 avril 2008 - 16:09)

    Je ne savais pas trop où poster ce lien et je n’en ferai pas un billet exprès, mais c’est assez rigolo pour se mériter un commentaire: la conclusion de la saga de Martin n’aura qu’un petit 87 pages. Ça c’est de la concision.

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