La fin d’année du cinéphile

Illustration: Oscars, Top-10?Décembre est un mois cruel pour le cinéphile convaincu. En plus de la mauvaise température, voilà que se multiplient à l’écran les films favoris de l’oncle Oscar. C’est la même chose année après année; quarante-neuf semaines de films pour adolescents pour en arriver à trois semaines de films soi-disant respectables. Pendant ce temps, les associations de critiques tiennent leurs galas de fin d’année, donnant trop souvent des palmes à des films qui attendent toujours leur sortie au cinéma. Le cinéphile qui voudra dresser lui-même sa liste des dix meilleurs films de l’année devra ramer dur pour réussir à tout voir en salles à temps pour le 31 décembre.

Ceci tiens plus d’une conspiration capitaliste que d’un accident: Les aléas de la course aux récompenses (et des retombées monétaires que l’on associe à un film primé) font en sorte qu’une sortie tardive et bousculée est de loin préférable aux autres stratégies de marketing. C’est le cinéphile qui écope, surtout s’il est obsédé par le Top-10 ponctuel. Comment en sommes-nous arrivés-là?

Pour la clé de la réponse, commençons par le mot « Oscar ». Beaucoup ont rechigné devant la futilité des Oscars, il reste que cela demeure la récompense cinématographique la plus connue. Certains ont estimé qu’un Oscar peut être bon pour des recettes de douze millions de dollars supplémentaires, ce qui n’est tout de même pas rien. Ce à quoi on ajoutera à la fois le prestige d’un Oscar dans la salle de conférence des studios et la valeur monétaire d’un film toujours en demande des décennies plus tard. Bref, il est payant d’obtenir un Oscar.

Or les membres de l’académie qui votent pour les Oscars ont la mémoire courte. Un bon film sorti plus tôt durant l’année peut-être oublié en faveur d’un film plus ordinaire, mais toujours d’actualité. Pour cette raison, les studios ont tendance à sélectionner leurs « films à Oscars » et à les retenir dans les voûtes jusqu’en novembre, décembre ou janvier, de façon à ce que le film soit encore frais au moment de remplir le bulletin de vote. Et… ça fonctionne. Depuis 1996, seulement deux « meilleurs films » (GLADIATOR, mai 2000 et AMERICAN BEAUTY, septembre 1999) ont été lancé en salles avant novembre.

Les règlements pour les Oscars sont stricts: Pour se qualifier aux Academy Awards, « The films must open in a commercial theater, for paid admission, in Los Angeles County between January 1 and midnight December 31, and run for seven consecutive days. » Mais ce qui est présenté à L.A. ne se rend pas nécessairement partout ailleurs. Les distributions limitées s’intéressent d’abord à Los Angeles, New York, puis Chicago et Toronto. Le reste du continent… peut bien attendre.

Vous comprendrez qu’il y a beaucoup moins d’écrans disponibles « en province » que dans les grands marchés, et cela explique en partie le foisonnement soudain d’un tas de nouveaux film à la fin décembre. Bonne chance à naviguer l’horaire si vous voulez attraper les nominés aux Golden Globes, les choix des guildes critiques et les favoris pressentis aux Oscars. Alors que j’écris ceci, le tout récent MUNICH (de Spielberg!) ne joue que sur trois salles dans toute la grande région d’Ottawa.

Il n’y a, bien sur, aucune règle qui dicte que les cinéphiles doivent tout voir avant le 31 décembre. Plusieurs personnes parfaitement saines d’esprits attendent les films sur DVD ou sur les chaînes spécialisées sans avoir l’air particulièrement affectées. La manie du Top-10 « selon les règles de l’académie » affecte surtout les cinéphiles urbains qui peuvent se convaincre qu’il s’agit-là de quelque chose d’important. Le mot « obsession » n’est jamais trop loin.

Mais même en se libérant de la tyrannie du 31 décembre, la question reste toujours « pourquoi s’en donner la peine? », surtout pour les cinéphiles moins convaincus et les amateurs de cinéma de genre. Comédie, action, thrillers, SF, horreur et fantasy figurent rarement dans la course aux Oscars, et il y a lieu de se demander si le genre de film primé par les récompenses de fin d’année (grands films importants, tragédies, biographies inspirantes, drames historiques épiques, etc.) est foncièrement meilleur, ou plus intéressant que nos films favoris. Nous avons tous en tête un « gagnant Oscar » que nous ne pouvons pas supporter (TITANIC? AMERICAN BEAUTY? A BEAUTIFUL MIND?), alors pourquoi donc se donner la peine d’aller voir des films qui risquent de nous ennuyer plus qu’autre chose?

Pensons-y plutôt comme d’une sélection nutritive, d’une occasion de diversifier ses horizons. De temps en temps, il y a des surprises: L’an dernier, je n’avais aucune occasion de voir SIDEWAYS avant que le film n’entre en considération pour les prix de fin d’année: le résultat m’a favorablement surpris. Cette année, c’est BROKEBACK MOUNTAIN qui (une fois passé les réflexes sarcastiques) s’avère jusqu’ici la surprise de la ronde aux Oscars: Je ne suis guère un amateur de tragédies romantiques ou de westerns (et après THE HULK, « a film by Ang Lee » est un avertissement bien plus qu’une pub), mais le film s’avère d’une accessibilité surprenante et d’un intérêt narratif continu.

Bref, les cinéphiles ont avantage à voir la course aux Oscars comme une épreuve imposée qui étends les horizons de leur menu habituel. Le jeu n’est pas sans risque (à voir FINDING NEVERLAND l’an dernier, ou bien A HISTORY OF VIOLENCE cette année, il y a de quoi se demander ce qui a impressionné les critiques.) mais comme vous a peut-être dit votre mère: « Prends-en un peu, c’est bon pour toi. »

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Pour ma liste de films à surveiller, j’ai tendance à me fier à oscarwatch.com, IMDB et la liste des nominations aux Golden Globes. Prenant en compte la liste des 17 films en tête des listes, voici ce qui me vient à l’esprit…

Manifestement, il me reste encore beaucoup de films à voir: CAPOTE, CINDERELLA MAN, CRASH, MATCH POINT, MEMOIRS OF A GEISHA, MRS. HENDERSON PRESENTS, MUNICH, PRIDE & PREJUDICE, THE PRODUCERS, THE SQUID AND THE WHALE ET WALK THE LINE. Certains sont déjà disponibles sur DVD; d’autres ne paraîtront pas à Ottawa avant la fin janvier.

Pour le reste, BROKEBACK MOUNTAIN semble être le grand favori, et si le film peut réussir à impressionner même un grand sceptique sarcastique comme moi, je ne parierais pas contre ses chances avec les membres de l’académie. Je n’ai vraiment pas été impressionné par A HISTORY OF VIOLENCE, qui me parait être un film d’exploitation repensé pour les cinéphiles âgés. GOOD NIGHT AND GOOD LUCK m’a laissé tout aussi froid; j’avais l’impression qu’il s’agissait d’un film s’adressant déjà à ceux qui étaient convaincus de son message (McCarthy mauvais! Mauuuuvais!). Je reste partagé au sujet de KING KONG: superbe spectacle, mais chaque minute de ce film aurait pu être réduite à trente secondes. En revanche, je suis nettement plus enthousiaste au sujet de THE CONSTANT GARDENER et SYRIANA, deux thrillers géopolitiques à la fois importants, intelligents et intéressants.

Date des Golden Globes: 16 janvier. Date des Oscars: 5 mars.

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Étant donné ce qui n’a pas encore été vu, il est encore un peu tôt pour vous livrer un Top-10 définitif. Mais sans consulter mes notes, je vois déjà… un sorcier qui grandit, un lapin géant, une superbe morte, un Clooney barbu, deux super-héros en formation, une série qui tire sa révérence, un bédé transposée, un seigneur de la guerre et un jardinier tenace. Nous en reparlerons.

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6 Commentaires

  1. Assez fascinant de voir comment les Oscars affectent indirectement le cinéphile. Parlant d’Oscars, as-tu des commentaires sur le choix de Jon Stewart (du Daily Show) comme maître de cérémonies? Je l’ai rarement (voire jamais) vu mauvais, mais c’est un défi d’animer un événement de cette longueur, et qui fait figure d’institution en plus.

    Je suis d’accord avec plusieurs de tes choix pour le top-10. Pas été si impressionné par Syriana, par contre. Bon film, oui, mais juste un peu trop dense, trop lent à susciter l’intérêt, et filmé dans un style qui se veut réaliste mais qui au bout du compte m’a paru trop morne. J’ai préféré Lord of War, moins complexe mais plus vivant.

  2. Je remarque pour ma part qu’il n’y a pas de film cette année qui m’a réellement impressionnée. Il y en a que j’ai trouvés très bons (Constantine, Batman Begins, The Interpreter, Sin City) et il y en a encore plus que je n’ai pas vus, même si tout le monde en parle (hellooo, Blockbusters!). Mais disons que tout ce qui se trimballe avec le mot «Oscar» collé sur l’affiche est à peu près certain de me faire fuir. Je n’ai pas plus aimé A History of Violence que toi, Christian, pour les mêmes raisons: de la violence pour dénoncer la violence? Et ce film se retrouve parmi les favoris des critiques!

  3. Joel Champetier

    Il devrait y avoir un Oscar pour l’esprit d’innovation; qui m’apparaitrait a priori aussi pertinent qu’un oscar pour la meilleure chanson thème. Je sais pas trop comment on appelerait ça en anglais, mais je trouve que les qualités d’un film comme _Sin City_ dépassent le simple exploit technique. Qu’on aime ou pas le résultat, il y a quelque chose d’un peu nouveau dans la manière de penser le cinéma derrière ce film.

  4. Jean-Louis

    Sin City? Je l’ai vu durant les vacances. J’admire le traitement technique, et les conséquences futures de l’exploitation des mêmes techniques pourraient enfin mettre le film de sf à la portée de réalisateurs moins bien nantis que les majors. (Voir aussi Sky Captain.) Par contre, en ce qui concerne le film lui-même, je n’ai franchement rien vu de neuf. L’hyper-violence dans le genre de certaines BD est reproduite au cinéma, avec une fidélité inédite grâce aux nouvelles technologies. Il me semble que cela nous en dit plus sur l’évolution des goûts et des standards…

  5. Éric: Le choix de Jon Stewart n’est pas mauvais, mais il reste à voir comment son humour caustique saura être adapté (ou pas) aux Oscars. Chose certaine, avec la présence quasi-certaine de BROKEBACK MOUNTAIN. MUNICH et GOOD NIGHT AND GOOD LUCK à la soirée, les conservateurs américains auront amplement de matériel pour s’écrier (comme d’habitude) Hollywood delentia est. Pour SYRIANA et LORD OF WAR, on pourra lire mes impression comparative dans le cadre de ma chronique Camera Oscura pour la revue Alibis.

    Joel: Les Oscars de « l’esprit d’innovation » sont souvent ceux des meilleurs scénarios, parfois décernés aux films très edgy que l’académie hésite à acclammer. Depuis 1990, c’est ainsi que l’on a reconnu THELMA & LOUISE, PULP FICTION, THE USUAL SUSPECTS, GODS AND MONSTERS et ETERNAL SUNSHINE OF THE SPOTLESS MIND. Pas tout à fait de l’innovation technique (pour cela, les catégories spécialisées se débrouillent bien) mais assez près. Dans le cas de SIN CITY, n’oublions tout de même pas que presque tous les aspects innovateurs qui ont fait les forces du film (tournage ultra-rapide en numérique sous écran vert) sont des techniques qui s’attaquent directement aux jobs des techniciens traditionels membres… de l’académie. Ahem.

  6. Il a fallu attendre au début mars, mais tout est finalement terminé. Cette année en a été une où les récompenses ont été largement répandues: Un prix pour tout le monde et tout le monde a un prix. S’il a fallu que THE CONSTANT GARDENER et SYRIANA se contentent de minces prix d’interprétation secondaire, eh bien c’est déjà ça. Pour le reste, je dois dir que j’ai suivi la course avec peu d’intérêt et que j’ai regardé la cérémonie sans grands tourbillons émotionels. CRASH a gagné; un choix curieux (à sa manière, c’est un film plus étrange et plus implausibles que bien des oeuvres de fantasy) mais j’ai dépassé l’âge d’en faire une crise.

    En ce qui concerne la cérémonie, c’était confortable et sans surprises. Jon Stewart a bien fait dans un rôle difficile entre l’humour et le lèse-majesté. (Ceci dit, les avis sont partagés sur sa performance.) Le tout ne m’a pas paru durer trop longtemps, bien que je travaillais sur autre chose pendant l’essentiel de la cérémonie. En attendant l’année prochain, c’est donc la fin de la (parfois pénible) saison du cinéphile.

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