Fractale Framboise

Laurine

Guns, Germs and Steel — Jared Diamond

par Laurine - jeudi, 29 décembre 2005 - 10:57 (Critiques, Lectures, Société)

Guns, Germs and SteelPlusieurs études ont cherché à expliquer les inégalités qui existent entre les sociétés, et à montrer pourquoi, par exemple, le monde occidental est devenu dominant. Certains conservateurs en ont profité pour avancer des théories racistes reposant sur une sorte de darwinisme social où les inégalités seraient justifiées par la génétique. Dans Guns, Germs, and Steel, Jared Diamond montre plutôt comment ces inégalités sont issues de facteurs géographiques. L’exercice l’oblige à comprimer des milliers d’années d’évolution en 400 pages avec des raccourcis notables, et peut-être un léger penchant anti-occidental: son allégeance va clairement au peuple de la Nouvelle-Guinée, où il a travaillé pendant plusieurs années, et qu’il considère comme plus intelligent que les Occidentaux. Mais peu importe. Si ses théories peuvent paraître contestables dans la mesure où elles invoquent presque uniquement des facteurs géographiques, l’ouvrage est fort bien construit et passionnant. Il s’est d’ailleurs mérité un Pulitzer.

Diamond avance tout d’abord que les sociétés agraires ont toujours eu une longueur d’avance sur les peuples de chasseurs-cueilleurs. Une société d’agriculteurs pouvait produire des surplus de nourriture que l’on redistribuait ensuite aux membres. Le fait de ne plus être obligé de constamment chercher de la nourriture a permis le développement de spécialisations parallèles, telles que la bureaucratie pour distribuer les biens, l’armée pour protéger les gens ou conquérir de nouvelles terres, la métallurgie pour fabriquer des armes et des outils, etc. Les chasseurs-cueilleurs, eux, passaient plutôt leur temps à chercher de la nourriture, n’avaient pas de dirigeants réels, et développaient une mentalité égalitariste/pacifiste qui en faisait des proies faciles pour des conquérants armés. (Je simplifie.)

Mais pourquoi certaines sociétés se sont-elles lancées dans l’agriculture alors que d’autres n’ont jamais abandonné la chasse et la cueillette, encore aujourd’hui? C’est là que la géographie entre en jeu. L’auteur explique sur plusieurs chapitres comment la disponibilité des plantes et des animaux, ainsi que la possibilité de les domestiquer, a joué un facteur déterminant. En réalité, peu de plantes sont cultivables et peu d’animaux peuvent être attelés à une charrue ou utilisés comme montures (essayez ça avec un buffle africain). Ensuite, une fois les plantes et les animaux domestiqués, la diffusion de ces nouvelles connaissances était facilitée par la géographie est-ouest de l’Eurasie, qui bénéficie d’une sorte de climat uniformément tempéré. À l’opposé, la géographie nord-sud de l’Amérique ou de l’Afrique empêche la culture de plantes spécifiques et la dissémination d’animaux domestiques parce qu’elle offre des climats trop contrastants (et des maladies spécifiques).

Chez les agriculteurs, la proximité du bétail a été une arme à double tranchant. La plupart des épidémies majeures qui ont frappé l’humanité (rougeole, tuberculose, variole, grippe, coqueluche) provenaient de ces animaux transportant des microbes qui ont muté pour infecter les humains. Les sociétés d’agriculteurs, plus nombreuses et compactes, ont été les premières à être infectées, à en mourir… et à développer les anticorps nécessaires. Nous savons que la conquête de l’Amérique a été faite essentiellement par contamination, si bien que 95 % des populations autochtones ont été décimées impitoyablement. (Incidemment, en suivant un raisonnement similaire, des maladies locales comme la malaria et la dysenterie ont ralenti la colonisation européenne en Afrique et en Océanie.)

Autre facteur décisif, les sociétés agraires, par le nombre et la proximité de leurs habitants, ont été plus promptes à former des États dans le but de conquérir plus de terres, ou de se protéger de voisins belliqueux. L’organisation hiérarchique et la complexité des tâches a favorisé le développement de l’écriture (rapidité et précision des communications) et des technologies (la métallurgie pour forger des armures et des épées, l’utilisation de la poudre, de la vapeur, et ainsi de suite).

Guns, Germs and Steel n’est pas une lecture facile. L’ouvrage est extrêmement détaillé, surtout les chapitres concernant les plantes. Vers la fin, Diamond se penche sur le cas spécifique de la Polynésie, de l’Afrique et de la Chine, après s’être beaucoup intéressé à la Nouvelle-Guinée dans les chapitres précédents. Je n’ai pas les connaissances nécessaires pour juger de la validité de ce qu’il avance, mais je peux assurer qu’il brosse un tableau fascinant de l’évolution des sociétés. À mettre entre les mains de ceux qui croient que la biologie (la supériorité raciale?) a réponse à tout.

  2 commentaires

2 commentaires:    (ajoutez-en un)

  1. #1  Daniel Jetté   (4 janvier 2006 - 1:05)

    Intéressant et cela ne fait que confirmer la préférence personnelle que j’éprouve pour les peuples chasseur-cueilleurs.

  2. Laurine

    #2  Laurine   (4 janvier 2006 - 9:19)

    Les chasseurs-cueilleurs étaient un peu les pigistes/contractuels d’aujourd’hui («Comment ça, pas d’assurance-chômage?»).

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