Alien Woman: The Making of Lt. Ellen Ripley

Alien WomanJ’ai toujours été une fan invétérée de la série «Alien» et même de ses volets mal aimés. Ellen Ripley est, à mon avis, l’un des personnages de cinéma les plus intéressants, toutes catégories confondues. N’est-ce pas remarquable quand on sait que dans le scénario d’origine, le lieutenant Ripley était un homme? Il faut remercier Alan Ladd Jr., alors le président de la 20th Century Fox, pour sa brillante suggestion d’en faire une femme. Il pensait ainsi atteindre une audience plus large. The rest is history… Alien Woman: The Making of Lt. Ellen Ripley de Ximena Gallardo C. & C. Jason Smith est une étude féministe de l’héroïne, mais ne se résume pas à ça. Le bouquin intéressera certainement les amateurs de science-fiction et les cinéphiles en général, car il décortique et détaille chacun des films de la série, les replaçant dans leur contexte socio-politique et révélant les dessous pas toujours glorieux de leur réalisation.

Solide, instructif et rédigé dans un langage clair qui n’abuse pas du jargon universitaire, cet essai montre la série sous un jour nouveau, même si les conclusions qu’en tirent les auteurs ne feront pas nécessairement l’unanimité. (La lecture d’un film est, après tout, une chose tout à fait personnelle.) Le corps du texte se divise en quatre chapitres principaux, chacun portant sur un film précis. Les auteurs font d’abord une mise en contexte, puis résument brièvement le film. Ils reprennent ensuite les scènes principales qu’ils commentent, et tirent enfin une conclusion basée sur leurs interprétations du scénario et de ses symboles.

Bizarrement, les auteurs réussissent à associer la créature au principe féminin et ce, malgré la forme clairement phallique de son crâne et de sa double-mâchoire. Ils retiennent essentiellement le déterminisme biologique qui pousse la créature à se reproduire à tout prix, faisant d’elle une représentation du principe féminin obscur. À travers la série, Ripley devra donc l’affronter jusqu’à s’y fusionner, s’identifiant d’abord avec les victimes, puis rejetant finalement l’humanité qui n’a cessé de la trahir jusqu’à la fin: femme et Alien deviennent alors interchangeables.

Ripley n’est pas elle-même une féministe: elle est devenue une icône féministe par la force des choses. Sa création a été rendue possible parce que d’autres personnages féminins connaissaient déjà une certaine popularité dans les années 70: Charlie’s Angels, The Bionic Woman et Wonder Woman. La particularité d’Alien est de faire survivre une héroïne par sa seule force de caractère dans un genre où le rôle des femmes se bornait à peu de choses: faire joli, être sauvée par le héros où tomber sous les coups de l’agresseur. On se rend compte que dans cette série, les hommes sont généralement incompétents, qu’il s’agisse de l’équipage du Nostromo, des Marines, des prisonniers de Fiorina, des médecins et des militaires de l’Auriga ou des pirates du Betty. Évidemment, il faut aussi souligner qu’il n’est jamais bon d’être une femme dans l’entourage d’Ellen Ripley, si l’on pense au sort réservé à Lambert, Vasquez, Newt et Hillard (Call ne compte pas, c’est un androïde, un ça).

Beaucoup d’aspects de la série sont abordés, qu’il s’agisse de l’horreur qu’inspirait aux spectateurs masculins la naissance sanglante d’un chestburster, ou de la scène récurrente où un personnage supplie qu’on le tue («Kill me» est à Alien et Cie ce que «I’ve got a bad feeling about this» est à Star Wars). On nous en apprend aussi beaucoup sur certaines scènes coupées, comme celle de la mise en cocon de Dallas et de Brett: initialement, c’est ainsi qu’un Alien produisait des œufs, car la reine est une idée de James Cameron, et non de Ridley Scott. Les analyses d’Alien 3 et d’Alien Resurrection valent le détour. Ces films ont déçu de nombreaux fans, l’un en étant trop glauque et l’autre, versant gaillardement dans le grotesque. Mais présentés sous une thématique bien définie, ils deviennent beaucoup plus intéressants. Alien 3 propose une métaphore chrétienne de la sainte tuant le dragon (je simplifie) en utilisant une iconographie à la fois riche et subtile. Quant à Alien Resurrection, il est impossible d’apprécier ce film en occultant l’évidence: c’est un pastiche. On ne pouvait pas s’attendre à autre chose d’une collaboration entre Joss Whedon (Buffy, Firefly) et Jean-Pierre Jeunet (La Cité des enfants perdus, avec Marc Caro).

En ce qui a trait aux deux premiers volets, les auteurs soulignent qu’Alien a été tourné sous la présidence de Carter, une époque plus libérale où des concepts féministes, tels qu’une héroïne «totale» (et non une Final Girl sauvée par le héros), étaient plus facilement avancés. Faisant contraste, Aliens de James Cameron a été tourné pendant l’ère Reagan, où le cinéma partait en guerre: on causait Vietnam et tous les héros étaient exagérément musclés. Fuir devant l’ennemi était considéré unamerican; il fallait se trouver le plus gros fusil possible et aller lui casser la gueule. Ripley, armée et dangereuse, sauve Newt, se trouve un compagnon (Hicks) et reconstitue la famille nucléaire après avoir liquidé la méchante reine (que Amy Taubin, une autre auteure, compare au pire cauchemar de l’administration républicaine de l’époque: «the black welfare mother — that parasite of the economy whose uncurbed reproductive drive reduced hard-working taxpayers to bankrupcy»!).

J’en aurais long à dire, mais mieux vaut que vous lisiez l’ouvrage vous-mêmes. Comme je le mentionnais précédemment, il est fort probable que vous ne partagiez pas toutes les conclusions de Gallardo et Smith, mais il est certain que vous en apprendrez des bonnes aux sujet de cette incontournable série.

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11 commentaires

  1. Michel J. Lévesque

    Pour ma part, j’ai été très déçu de Alien 3 (et je ne parle même pas du 4). La dispartion de Hicks et de la petite Newt sentait le : « Les acteurs n’ont pas voulu signer pour le troisième. » ou « La production ne les voulait tout simplement pas. »

  2. Superbe compte-rendu d’une série que, j’avoue, j’adore.

  3. Michel: Espèce de reaganiste! :-) La production du troisième film a été un cauchemar de logistique, scénaristes et réalisateurs se succédant à la chaîne. Je crois que finalement, le studio a décidé de fusionner deux histoires différentes. Enfin, peu importe. Alien 3 est un film difficile, je l’admets, surtout que l’héroïne s’immole pour sauver l’humanité (rien de réjouissant). Cependant, j’y vois une certaine logique. Honnêtement, aurais-tu imaginé une suite avec Hicks et Newt (surtout celle-ci)? Ripley n’aurait pas évolué comme personnage, et cette famille reconstituée qu’elle se trimballe à la fin d’Aliens n’aurait jamais tenu le coup — trop de traumatismes à considérer.

    Carfax: Cette série ne se démode pas, c’est comme ça qu’on fait des classiques!

  4. François Pierre

    Superbe présentation Laurine, merci d’avoir porté ce bouquin à mon attention! Pour ce qui est de Alien 3, je dois dire que je suis l’un des rares fans de cet opus. En fait, c’est le premier que j’ai vu et il m’a toujours paru intéressant. D’ailleurs, les fans de la série devraient aller jeter un coup d’oeil sur le billet de Christian sur le coffret DVD (j’y défendais déjà Alien 3).

    Enfin, pour ceux qui seraient curieux de savoir qu’elle serait la suite de Aliens si Hicks et Newt ne mourraient pas, essayez de mettre la main sur les BD suivantes : Aliens Book One et Aliens Book Two. La deuxième est particulièrement savoureuse…

  5. Michel J. Lévesque

    Oui, je me souviens avoir lu ces BD il y a plusieurs années. L’histoire était excellente (si c’est bien celles auxquelles je pense. Il y avait eu une défectuosité du système de sommeil prolongé, je crois, et Newt avait vécu plusieurs années seule dans le vaisseau. Elle était devenue une femme adulte au réveil de Hicks et Ripley.

  6. Pierre

    Il n’est pas étonnant qu’une série aussi forte en symbolique suscite une telle analyse. Personnellement, je n’ai jamais voulu aller voir les suites du premier film, je reste toujours « rempli » des images que j’avais reçues en pleine poire quand je l’ai vu à sa sortie (c’était à Barcelone et j’avais 16 ans). Et je me souviens en effet de l’effet de surprise de voir une femme sortir du lot et rester la seule à pouvoir affronter et vaincre (éjecter) Alien. J’avais intégré cette donnée dans ma petite tête de macho, et voilà, c’était rentré comme une lettre à la poste.
    Si Alien avait été fait par un français, ça aurait été une version spatiale de « La Belle et la Bête ». Cette idée saugrenue n’a aucun rapport avec le commentaire de Laurine, mais, bon, ça m’est venu comme ça. Désolé !

  7. Pierre

    ….  » je me souviens en effet de l’effet…. »

    tss tss tss, je ne me souvenais pas que les fées m’aient fait l’effet des faits défaits.

    Ci-fait, un peu de relecture ne me ferait pas de mal.

  8. Assez curieusement, j’ai embarqué dans la série à reculons. J’étais trop jeune quand j’ai essayé de regarder Alien pour la première fois, et je ne me suis pas rendue jusqu’au bout du film — héroïne ou pas. C’est beaucoup plus tard, à la sortie d’Alien 3 que j’ai embarqué, avec une Weaver dépenaillée et chauve. J’ai ensuite revu Alien en entier, puis Aliens tout de suite après lors d’un spécial télé en France, et j’ai vraiment accroché. Kickass!

  9. Pour AlienS, n’est-il pas paru à l’époque des gros bras: Swazzanegger (Comando) et Stalone (Rambo)? Ce qui expliquerait les gros bras, le côté militaire, dans le film. Il fallait en mettre plein la vue quoi.
    Pour ma part, je les zème tous (la série) mais aujourd’hui, sais pas trop pourquoi, je trouve que le premier film a mal vieilli. Peut-être par qu’il n’y a plus de surprise et… je le trouve trop long. On étend trop la sauce, le suspense je veux dire, ce qui me tape sur les nerfs.
    Pour le troisième de la série, je l’aime bien. J’ai la k7 vidéo et je me souviens que quand j’étais à Montréal, je me suis tapé le film maintes et maintes fois avec toujours autant d’enthousiasme. J’aime bien cet univers glauque, claustrophobique. Et certaines scènes m’ont fait penser au début du film « Angel Heart » (ruelle sombre, lueur glauque, murs des édifices qui scintent, du vert, du brun, du métal mouillé avec en plus une musique ambiante idéale.

  10. Aliens date de 1986. Cette période correspond effectivement à une montée de popularité des acteurs musclés et du scénario type où le héros affronte son ennemi en désobéissant au système corrompu. Les noms les plus évidents qui viennent à l’esprit sont Schwarzenegger et Stallone, mais c’était aussi la période des Mel Gibson (Lethal Weapon), Bruce Willis (Die Hard) et autres Steven Seagal ou Jean-Claude Van Damme. C’était un cinéma viril, républicain et essentiellement blanc (sauf exception notable, comme Eddie Murphy). Un bouquin existe sur le sujet, Hard Bodies: Hollywood Masculinity in the Reagan Era de Susan Jeffords, mais je ne l’ai pas encore lu.

  11. Pierre

    Je pense moi aussi que tous les traits marquants qui ont fait le succés du premier Alien soient dus à cette liberté de ton de la fin des années 70. Plus qu’une liberté de ton, je me demande même si ca ne serait pas plutôt l’effet « a contrario » de l’absence de formatage standardisé. Il n’y avait pas de message politique à faire passer, et pas plus de records financiers à battre ; l’inspiration du cinéaste avait le champs libre. A la liste de cinéma « viril et républicain » citée par Laurine, on pourrait opposer des films qui, chacun dans son domaine, ont ouvert la voie : « Alien », « Voyage au bout de l’enfer » puis « Apocalypse Now », « Blade runner », « Mad Max », « Superman », « Les dents de la mer », et même « Star Wars » (trés abondamment débattu dans Micro Ouvert !), « L’exorciste » (plus tôt dans la décennie). Quel que soit le genre, qu’on aime ou qu’on n’aime pas, c’était du tout neuf, du fait main, du style à vous enfoncer dans le siège : « on n’a jamais vu ça ! ».
    Aprés cette période, il y a eu assez peu de films fondateurs, beaucoup de redites, et même de beaux fiascos, comme « Dune », trés en-dessous du niveau de la version papier. Il a fallu attendre dix ou quinze ans et un grand saut technologique pour voir sortir des vraies nouveautés comme « Matrix », « Pulp Fiction » ou « Jurassic Park ». Encore que si je cite les deux premières oeuvres, ce n’est que par l’impact qu’elles ont eu dans l’opinion ; je n’ai personnellement pas vu « Pulp Fiction », et j’ai trop vu « Matrix », dont je n’apprécie pas du tout la mentalité malsaine et paranoïaque. Alien avait le mérite d’être beaucoup plus franc du collier. C’est le côté « mère reproductrice » cité dans l’article de Laurine : cette bestiole a beau être le diable en personne, elle défend sa descendance et aprés tout c’est normal. On ne souhaite pas qu’elle parvienne à ses fins, mais on comprend qu’elle agisse comme ça. Les règles du jeu sont claires.
    D’une façon générale, je ne goute pas les version 2 ou autres « le retour »… je les trouve souvent en-dessous des attentes, et sans surprises. Les seules suites que je vais voir, c’est pour faire plaisir à ma fille. En avant pour les « SHRECK 2″ (bonne surprise), les « Harry Potter 15″, etc. Pour le reste, je les découvre par hasard quand ils passent à la télé.

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