Fractale Framboise

Éric

A beau mentir qui vient de Rouyn

par Éric - samedi, 31 décembre 2005 - 20:18 (Musique, Société)

On s’enfonce dans le parc La Vérendrye et bientôt la radio n’arrive plus à nous suivre. C’est une des raisons pourquoi j’aime retourner en Abitibi à l’occasion; on peut laisser le reste du monde derrière, un peu.

Cette fois-ci, je fais le trajet en voiture avec un autre Abitibien exilé. La nuit tombe trop tôt et une multitude de camions, munis de leurs nouveaux pneus Motomaster Splash (TM), nous balancent des raz-de-marée de sloshe. Encore un peu et nous aurions fini le trajet à la nage.

À Rouyn-Noranda, la neige reste blanche; plus qu’à Montréal, en tout cas. Je retrouve vite mes points de repère, même si ça fait trop longtemps depuis la dernière fois. Le panorama chaque fois en est un de petites victoires et de petites défaites: un brave commerce flambant neuf qui ferme déjà, un autre qui se risque tout de même à débuter, un Maxi immense qui pèse trop lourd sur le paysage, quelques bars confortables qui persistent inchangés.

Il reste encore des cheminées. En apprenant que j’allais passer les Fêtes en Abitibi, mes amis montréalais me disaient de profiter de l’air pur. Ils ne se souviennent pas comme moi du temps où Rouyn-Noranda était la deuxième ville la plus polluée du pays. Richard Desjardins chantait alors les cheminées de la fonderie, “éternelles comme l’enfer”. Depuis, on a fait des efforts. On en a construit une qui ne rejetait que de la vapeur d’eau, on en a abattu une, et ainsi de suite. Maintenant, il y en a une qui expulse tour à tour des bouffées de lavande et d’arsenic, une qui rejette de la poudre aux yeux et une autre qui, au coucher du soleil seulement, produit de la barbe à papa. Le problème n’est pas tout réglé mais, au moins, ça change.

Je suis heureux de revoir cette ville où j’ai grandi. On me fait un bon accueil. En plus de mes parents et des quelques amis qu’il me reste ici, je retrouve Alphonse, mon orignal personnel (mon PMA – personal moose assistant). Chaque Abitibien de bonne famille en a un, vous savez. Le truc, c’est de les acheter tout jeunes, avant qu’ils aient pu prendre de mauvaises habitudes. Vous n’avez pas idée à quel point c’est pratique. On peut pendre ses sacs au panache en sortant de l’épicerie; à la maison, la bête peut se faire porte-manteau, voire même fauteuil. Et rien ne vaut un orignal pour pousser une voiture prise dans un banc de neige.

Je passe au ravitaillement sans perdre de temps. Belle innovation depuis ma dernière visite: le dépanneur Chez Gibb à Évain offre 125 sortes de bière. Pas des tonnes de bières étrangères, mais j’y découvre des microbrasseries québécoises que je ne connais pas encore. Excellent.

Chemin faisant, je remarque déjà des visages familiers. Les gens se connaissent, ici. À l’Abstracto, on me demande des nouvelles de mon frère. L’établissement lui-même me fait l’effet d’un vieil ami: fiable et relax, cultivé sans être prétentieux. C’est ici que j’ai eu ma première expérience de scène, lors d’une soirée de lectures. (C’était à l’époque où j’écrivais de la poésie, parce que je croyais que ça m’allait bien. Quelques années plus tôt, je m’étais obstiné à garder ma première moustache pour la même raison. J’ai compris mon erreur depuis.)

Affiché en vitrine, photoshoppé bleu sur blanc, il y a Philippe B qui me regarde. J’apprends qu’il a lancé un album solo cet automne après s’être illustré des années durant avec son groupe Gwenwed. Un soir entre Noël et le Jour de l’An, je vais rejoindre quelques amis au Cabaret de la Dernière Chance pour le voir en spectacle. L’endroit est désert quand nous arrivons et plein quand le spectacle débute enfin. Philippe B se montre à la hauteur. Il arrive là avec ses deux guitares, son ordinateur et ses lunettes et nous enfile une série de compositions dépouillées et de covers à saveur country-blues. Les paroles sont bien: en quelques vers, il évoque bien la mélancolie de l’exilé en visite qui “connecte” mais pas tout à fait, et qui promet à sa conquête du Jour de l’An de l’aimer jusqu’à l’Épiphanie. Il compose en français mais presque tous ses covers sont en anglais: Tom Waits et Leonard Cohen et Hank Williams, chantés à pleine voix alors que les compos sortent plus doucement, en moyenne. Peut-être trouve-t-il plus rassurant de chanter ces chansons qui ont déjà fait leurs preuves. Il donne un bon show, en tout cas; j’achèterai son album et surveillerai la sortie du suivant.

À la fin de la soirée, un peu éméché, je m’appuie sur le panache d’Alphonse qui me guide jusqu’à la maison et m’écoute philosopher sans broncher. Je lui explique comment toute la culture québécoise a tendance à se concentrer à Montréal. Ce n’est qu’en vivant là qu’on le réalise pleinement, en habitant ces paysages et en côtoyant ces vedettes qu’on avait l’habitude de voir à l’écran. Une ville comme Rouyn-Noranda produit pourtant bon nombre d’artistes intéressants, mais elle diffuse peu. Le public montréalais découvre les artistes régionaux quand ceux-ci déménagent à Montréal pour endisquer et faire de la télé et deviennent ainsi Montréalais eux-mêmes. Une partie de la solution pourrait passer par le web qui, contrairement à la télé, est décentralisé; mais pour l’instant, rares sont ceux qui arrivent à s’en servir de manière profitable. Fier d’avoir énoncé le problème, je me couche sans l’avoir réglé.

En vacances, les jours passent et on oublie de les numéroter. Chaque jour, je consulte mon courriel. Quelques amis me souhaitent de joyeuses Fêtes; ma blonde m’aime; des tas d’étrangers bien intentionnés mais pas toujours cohérents m’offrent des médicaments pas chers et des tuyaux pour la Bourse (Clement Cannon, illettré ou adorateur de Yog-Sothoth, dit “Ïðèÿòíîãî àïïåòèòà!”). Le reste du monde est toujours là, le bon comme le mauvais. Je vais y retourner bientôt. En attendant, je salue ceux qui m’ont accueilli, qui m’ont nourri et écouté, qui m’ont fait faire du spa dehors dans la neige ou m’ont fait jouer à des jeux vidéos japonais délirants, qui m’ont appris des choses, quoi. Je vous remercie, vous qui lisez ce blogue et y ajoutez votre voix, et je vous souhaite à tous des merveilles pour l’année à venir. J’ai peut-être pris quelques libertés avec les faits ci-dessus, mais ce bout-ci, c’est vrai.

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  9 commentaires

9 commentaires:    (ajoutez-en un)

  1. #1  Joel Champetier   (31 décembre 2005 - 21:55)

    Rouyn restera toujours, quelque part dans mon subconscient, la “grande ville”, où on allait de temps en temps magasiner: ça a été vrai lorsque j’habitais près d’Amos, quand j’ai demeuré à Ville-Marie, et même plus jeune, lorsque j’habitais le nord de l’Ontario. Toujours, Rouyn était la mégalopole au bout du chemin d’épinettes, avec son cégep, l’UQAT, la salle de spectacle, l’hôpital plein de spécialistes, les épiceries fines, les restaurants fancys… Comme quoi le monde possède des proportions différentes dépendant du lieu où on l’observe.

  2. #2  Mehdi   (1 janvier 2006 - 4:36)

    … et j’ajouterais qu’une des choses que je regrette le plus, enfant d’immigrés que je suis, est de n’avoir aucune famille en région. Je déteste ce sentiment de “rester en arrière” quand le temps des fêtes arrive (pas étonnant que j’écrive ce commentaire sur ce billet à 4 heures et demie du matin un premier janvier…).

    Ma mère a habité aux Iles-de-la-Madeleine de 1988 à 1998 et ce furent les plus belles années de ma vie; j’y allais et y vivait comme bon me semblait (puisque j’ai quitté l’école assez jeune). J’ai appris à vivre au rythme des régions, “gars du continent” que j’étais. Parce que je ne me le suis jamais caché, je suis profondément montréalais.

    Mais également, québécois. Et quelque chose en moi a changé à tout jamais, ce jour de 1986 où je posais mes yeux pour la première fois, du haut du traversier, sur l’Ile d’Entrée. Mon coeur s’est mis à battre et j’ai su qu’en moi, plus rien ne serait jamais pareil. J’allais vivre, habiter parmis des gens qui n’avaient, pour la plupart, jamais connus la Grande Ville, Montréal.

    Ce furent pour moi des années décisives et rien ne saurait décrire le sentiment que je ressentais, en laissant tout derrière moi, mon ami et co-loc Francis dans notre 4 et demie d’Anjou (yak! j’y vécu un an seulement!), alors que je survolais les différentes régions du Québec avant d’atterir aux Iles; de Dorval, escales à Québec, Mont-Joli, Gaspé et finalement, trois heures et demie plus tard, les iles.

    Complètement étourdie par le vent qui ne suit plus les rues et par l’oxygène qui ne s’accroche plus aux toxines urbaines, je me roulais, littéralement (et photos à l’appui!), dans le gazon de la maison de ma mère.

    J’y ai passé les plus belles St-Jean de toute ma vie et les réveillons les plus chaleureux.

    Vraiment, et honnêtement, du plus profond de mon coeur, c’est ce que je regrette le plus de ma condition de fils d’immigrés; ne pas pouvoir crisser mon camp en région durant les moments les plus importants de l’année.

    Avis aux intéressés; St-Jean, Noël et jour de l’an prochains, je suis partant pour participer à un lift et à fournir toute contribution jugée nécessaire, mais God, sortez-moi de Montréal!

    ;^D

  3. #3  Andy Verol   (1 janvier 2006 - 7:20)

    Quelque soit ton chemin, viens faire un mot-tour sur http://hirsute.hautetfort.com

  4. #4  Felix Arseneau   (2 janvier 2006 - 4:01)

    Et hop! Je me permet d’entrer au salon par la porte que tu as entrouverte suffisamment pour faire bouiller mon manège à pensées et peut-être même en faire sauter la soupape! Rien de personnel, je dois dire. Seulement, l’idée de la concentration de LA culture dans les régions urbaines me laisse songeur. N’existe-t-il pas une culture “urbaine” et une culture plus “rurale” (qu’il est laid ce mot, disons “non-urbaine” pour ne pas faire laid…)? Bref, n’est-il pas exact que la culture existe dans toutes les régions du monde? Il existe pourtant une perception persistante que “la” culture puisse se concentrer quelque part. L’explication découle peut-être d’une équation logique: plus de gens = plus de culture. Mais peut-être que le sens de “culture” ici se voulait synonyme de “talent”. Tu as raison sur ce point, Éric: le talent existe partout. Et il existe une perception persistance chez les gens qui existent hors des grands centres que le talent doit d’abord recevoir un “sceau d’approbation” du public urbain pour être considéré comme valable. Bien entendu. Encore une fois, une équation: plus de gens, donc plus de public, donc plus de spectacles, donc plus chances d’y trouver les gens qui s’y connaissent parce qu’ils en ont vu plus, des spectacles. Tu as également mis le doit sur l’effet amplificateur du MÉDIA qui non seulement relate ce qui se passe en ville mais lui accorde une valeur de plus grande importante. C’est un phénomène qui existe depuis belle lurette. Mais une prise de conscience et le développement d’outils de développement locaux peuvent peut-être changer la donne. Internet va-t-il jouer un rôle important? Tout L’important, c’est que l’on cesse de dénigrer ce qui n’est pas urbain. Ce sont

  5. #5  Felix Arseneau   (2 janvier 2006 - 4:18)

    S’cusez. J’ai accroché une touche avant même de terminer mon message et celui-ci s’est retrouvé publié avant même que j’aie eu le temps de le reviser, de le relire. La joie de l’irréversible: il semble que je ne puisse pas revenir en arrière et corriger mon commentaire. Il va falloir que je m’habitue… Désolé pour les fautes de français qui, j’en ai peur, minent déjà ma crédibilité et, éventuellement, me donneront mauvaise réputation.
    Bon, j’étais rendu où? Ici.
    Internet va-t-il jouer un rôle important? En fait, ce sont ces acteurs locaux (voire les artistes eux-mêmes) qui décideront ou non d’utiliser ce moyen comme diffuseur de leur propre travail. Il va falloir l’appui du public local aussi, et voilà pourquoi la sensibilisation est importante. L’important, en bout de ligne, c’est que l’on cesse de dénigrer ce qui n’est pas urbain. Bon. J’ai fini. `;-)

  6. #6  Pierre   (3 janvier 2006 - 17:05)

    Vu de France, j’avais du mal à bien comprendre le billet d’Eric et les commentaires de Joël et Mehdi. Un petit coup d’oeil sur un Atlas (un vrai, en papier, comme on en consulte de moins en moins souvent à force d’avoir des réflexes web), et voilà Rouyn-Noranda qui apparaît… et tout devient plus clair. Enfin , il manque un peu de relief et de sensations sur la carte, mais justement en vous relisant, ça commence à venir.
    Pour le commentaire de Felix, j’ai compris beaucoup plus vite, parce ce qui est vrai entre Montréal et Rouyn-Noranda s’observera à l’identique entre Paris et Gueret. C’est vrai que l’amateur de culture, quel que soit son domaine de prédilection, croisera plus de ses semblables en ville. Simple effet de concentration, statistique pure et probabilité accrue. Aprés, c’est le commerce qui s’en mêle : comment voulez-vous qu’un libraire survive s’il n’a que trois clients à 100 kilomètres à la ronde. Il y en forcément plus en ville. L’urbain dénigre le rural car le rural n’a pas d’outils de culture à portée de main, mais c’est une réaction simpliste et manquant d’empathie. Alors, c’est vrai, peut-être qu’avec Internet…

  7. #7  Pierre   (3 janvier 2006 - 17:20)

    Au fait, j’ai choisi Gueret pour illustrer la différence entre une capitale et une petite ville, mais c’est complètement au hasard ! Je n’ai jamais mis les pieds à Gueret, j’ai simplement présumé que la préfecture d’un département qui porte la réputation de mériter son nom de “Creuse” serait un exemple convenable. Réflexe typiquement citadin qui prouve s’il en était besoin que nul n’est à l’abri d’une contradiction et que l’empathie est un art difficile. Que les Guérétois me pardonnent.

  8. #8  Jean-Louis   (3 janvier 2006 - 23:55)

    Mes seuls souvenirs de la Creuse remontent loin (un fragment d’été de mon enfance — disons, de ma jeunesse, je crois que je lisais du Troyat cette semaine-là) et ces souvenirs sont indécrottablement ruraux puisque nous étions de passage pour quelques jours dans un tout petit village. Celui-ci incarnait pour moi la quintessence de la ruralité française (celle de Louis Pergaud, du Grand-Meaulnes, de Marcel Pagnol, etc.). École communale typique, maisons à l’ancienne, champs et bois à deux pas, traversée du village par des moutons en transhumance au passage signalé par des clochettes, cuisine ouverte sur la rue avec sa table dressée à l’ombre de rubans tue-mouches constellés de cadavres de diptères… Nous avions visité Bourganeuf et Saint-Léonard-de-Noblat (fort beau clocher), mais peut-être pas Guéret. Je ne saurais donc dire si Gueret était la capitale culturelle du coin…

    Il ne fait pas spécialement froid à Ottawa ce soir, mais cela fait quand même du bien de se souvenir d’un été d’autrefois…

  9. #9  Victor Verrier   (28 décembre 2006 - 14:05)

    L’Abitibi j’en ai fait ma passion, mon métier et qui plus est en technologie… il y a de ces anachronismes en moi qui me font rester coûte que coûte dans ma petite région. J’ai bien parcourru le monde, mais jamais sans m’y arrêter très longtemps. J’aime bien l’urbain de Montréal, mais vive notre Abitibi-Témiscamingue natale ! Maudit que t’as raison Eric faut les prendre jeunes, parce que sinon t’es pris pour t’acheter un PDA et tout faire toi même tout en perdant la polyvalence d’un PMA… Bonne continuité Ô grand Ricky, immortel catharsisien !

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