The Men Who Stare at Goats, Jon Ronson
par Christian - samedi, 8 octobre 2005 - 22:33 (Critiques, Lectures)
Il y a un certain réconfort, lorsqu’on entend parler de sornettes paranormales, à contempler l’idée que “le vrai monde” n’a rien à voir avec les X-Files. Les décideurs et exécutants de notre monde, assumons-nous, sont des gens raisonnables qui ont de meilleures choses à faire que de croire dans tout ce wou-wou nouvelâgiste. D’où le choc initial à lire le documentaire The Men Who Stare At Goats de Jon Ronson, un livre peut-être mieux décrit par son sous-titre: “What happened when a small group of men -highly placed within the United States military, the government, and the intelligence services- began believing in very strange things.”
Tout commence au moment d’une rencontre entre Ronson et le -um- “psychique” Uri Geller, rencontre au cours de laquelle Geller mentionne avoir été “réactivé” par des éléments du gouvernement américain. Remontant le cours de ces rumeurs, Ronson parvient à rencontrer le Major General Albert Stubblebine, ex-commandant du service de renseignement de l’armée américaine. Stubblebine, pressé de raconter son histoire, dévoile ses efforts pour intégrer le paranormal au sein du service: Entre 1978 et 1995, l’armée avait effectivement sa propre unité d’espionnage psychique. (Raisonne Stubblebine: “You cannot afford to get stale in the intelligence world. You cannot afford to miss something.”) Mais dans ce cas-ci, la réalité s’avère plus étrange que la fiction: Le groupe était tellement profondément enfoui dans les recoins des budgets sombres des forces armées que ses membres étaient relégués à des locaux pitoyables, obligés de payer pour leur propre café. Le moral de la petite unité était tout aussi misérable, miné par leur absence de succès. Dans un retournement qui saura plaire aux amateurs de conspiration, ces soldats psychiques en sont même venus à croire qu’ils étaient une unité délibérément mauvaise, conçues par l’armée pour cacher l’existence d’un groupe psychique beaucoup plus efficace…
Difficile à croire, mais l’odyssée de Ronson au sein de la parapsychologie institutionnelle devient sans cesse plus étrange. On en apprends beaucoup sur le lieutenant colonel Jim Channon, vétéran du Vietnam, et sa tentative d’intégrer des préceptes “New Age” dans les tactiques de l’armée américain à l’aide du “First Earth Batallion“. On apprend l’existence du “Goat Lab“, un endroit toujours actif où des boucs se font tirer dessus pour pratiquer les talents des médicos, et où ils servent aussi à des expériences de parapsychologie à la Darth Vader, question de savoir si un super-soldat psychique peut stopper le coeur d’un animal. (D’où le titre du livre: un excellent extrait est disponible en-ligne) On clame un succès vérifié, mais Ronson ne parvient pas à prouver la chose. À croire les personnages que Ronson interroge avec un scepticisme gentil mais grandissant, Al Quaeda et le gouvernement américain se disputent les talents des psychiques, le gouvernement américain maîtrise maintenant la manipulation des émotions par des signaux subliminaux et dans cette “guerre contre la terreur”, toutes les idées, bonnes ou mauvaises, attirent à nouveau l’attention.
Peu à peu, l’humour inhérent aux folles entrevues de Ronson disparaît alors qu’avance le livre et que les techniques débiles deviennent de plus en plus crédibles. Channon était peut-être le seul à croire que des soldats chantants pouvaient arrêter l’agression de leurs ennemis, mais l’utilisation de musique tonitruante fait maintenant partie du kit standard de torture pour les interrogateurs américains. Beaucoup d’idées à première vue “bizarres” sont devenues monnaie courante, tel l’emploi d’armes “non-fatales”. Avant peu, on est profondément enfoui dans les recoins les moins agréables de la guerre contre le terrorisme: Les manipulations psychologiques peuvent paraître bien amusantes d’un point de vue confortablement détaché (“I love you, you love me…“) mais est-ce qu’il y a un volontaire pour subir le même genre de traitement?
Puis les rires cessent quand Ronson s’attaque au projet MK-ULTRA de la CIA, et la mort suspecte de Frank Olson. Pire encore; le manque d’intérêt des médias pour enquêter sur ce qui pourrait bien être un scandale datant d’un demi-siècle. Et si, suggère Ronson, le ridicule était la première ligne de défense du gouvernement en matières parapsychologiques? Et si les photos grotesques d’Abu Ghraib n’étaient pas de malheureux accidents, mais des tactiques délibérées de contre-terreur psychologique? Guantanamo Bay est-il devenu un laboratoire pour techniques inusités d’interrogation? Comment savoir, si personne n’est intéressé à aller au-delà du grotesque?
“Comment savoir?” devient effectivement un des leitmotivs du livre. Les informations que Ronson déniche sont tout simplement ahurissante, mais elles demeurent souvent au stade de l’anecdote ou de la supposition informée. The Men Who Stare At Goats est un livre fabuleusement divertissant et mémorable, mais il est quasiment impossible de s’en servir comme d’une source de référence. Non seulement le livre ne comporte-t-il pas d’index, mais la plupart des références sont des entrevues avec les gens concernés. Je ne doute pas du professionnalisme de Ronson (qui aborde le sujet avec une incrédulité sympathique qui ne choquera aucun lecteur sceptique), mais le manque de rigueur devient parfois frustrant, tout comme la structure un peu pêle-mêle du livre.
Néanmoins, il y a trop de bon matériel dans ce livre (lisible d’un trait) pour ne pas le recommander. Ronson illumine une vérité dérangeante au sujet de ceux qui sont supposés nous protéger: si vous pouvez repérer des illuminés dans chaque segment de la société, il y en a aussi au sein des gouvernements et des agences de renseignements. Qu’est-ce qui arrive quand on leur donne un budget, une autorité et -surtout- une excuse (“La guerre contre la TERREUR!”) pour mettre en pratique leurs théories favorites? L’histoire, après tout, nous a prouvé que même les présidents ne sont pas à l’abris de l’irréel: Nancy Reagan consultait une astrologue, Clinton voulait tout savoir sur l’assassinat de JFK et les OVNIs et George W. Bush se sent (peut-être) interpellé par Dieu. À ce moment-ci, après cinq ans de bourdes par l’administration Bush II, qui croit encore en la rationalité absolue du “vrai monde”?

Laissez un commentaire: