Éloge aux libraires indépendants

Parodie: Logo Chapters transforme en 'Crapters'
Saviez-vous qu’une recherche Google pour « Crapters » donne 8,320 résultats?

Malgré l’image trafiquée ci haut, j’ai généralement une bonne opinion de la méga-chaîne Chapters/Indigo/SmithBooks/Prospero/Coles: Si vous voulez un livre récent et le voulez maintenant, la plupart des métropoles canadiennes ont un Chapters/Indigo pas trop loin. Presque par définition, cette chaîne de magasin occupe la niche d’un Wal-Mart littéraire: Beaucoup de stock, plusieurs aubaines et la « marque » de la compagnie est tellement répandue qu’elle est devenue synonyme d’achat de livres au Canada.

De dire que la chaîne Chapters/Indigo est là où les Canadiens vont acheter leurs livres n’est même pas une exagération: Grâce aux fusions (pas toutes volontaires) entre 1994 et 2001, une seule entité commerciale contrôle l’essentiel du marché des librairies au Canada anglais. (Le Québec, grâce à des facteurs évidents, est une exception, si bien qu’Archambault et Renaud-Bray se divisent également le gâteau) Ceci est un problème, peu importe le sourire que j’ai sur mon visage dès que j’entre dans un endroit qui stocke plus de 50,000 livres.

C’est un problème pour les mêmes raisons que toutes les monocultures sont un problème: Tous les œufs se trouvent dans le même panier. Notre glorieux système économique contemporain prends comme acquis que chaque marché bénéficie d’une saine compétition, mais ce n’est pas le cas pour les livres: Chapters/Indigo est la seule chaîne avec une présence d’une côte à l’autre. 230 magasins, 6,700 employés et $616M de profit.

Mais, surtout, l’absence d’un compétiteur. Si Chapters décide de ne pas stocker les titres d’un éditeur, tant pis. Si Chapters décide de ne pas payer ses fournisseurs à temps, tant pis. Si Chapters décide de réduire le nombre de livres disponibles dans ses magasins, tant pis. Grâce à leur pouvoir d’achat colossal, Chapters/Indigo peut dicter les termes de toute entente avec les éditeurs canadiens, peut vendre à perte et ainsi terrasser des librairies indépendantes au financement moins solide et peut bannir certains livres quand il ne s’agit pas de magazines. (Pour ne rien dire de l’opinion de leurs propres employés, ici et et là-bas) En tant que cochon de consommateur, il ne reste plus grand choix. (En vérité, le seul grand compétiteur à donner du fil à retordre au monstre Chapters/Indigo, c’est amazon.ca.)

Mais comme dans Astérix, ce n’est pas toute la Gaule qui est occupée par les Romains. Un petit village d’irréductibles résiste vaillamment à l’invasion: les libraires indépendants. Puisque Allie a classé Fractale Framboise dans sa liste de liens « …à tendance littéraire ou dont l’auteur aime les livres et en parle », pourquoi ne pas passer quelque lignes à parler de nos librairies préférées?

Je me confesse: Je lis régulièrement l’Ottawa Business Journal, ce fier bastion capitaliste au milieu d’une ville menée par des dollars communautaires. (Les semaines paires, l’OBJ se plaint que le gouvernement gaspille « leur » argent. Les semaines impaires, l’hebdomadaire demande des plus grands investissements de fonds public.) Quelle ne fut pas ma surprise, la semaine dernière, d’y voir un petit topo triomphaliste sur le succès des trois librairies indépendantes les plus connues de la région, soit Leishman Books, Perfect Books (un de mes havres favoris) et Prime Crime Books.

They’re throwbacks to an earlier era; independent booksellers thumbing their noses at the Goliaths and their massive chain stores. In general, they’re doing just fine, thank you very much. They may not be winning the fight, but neither are most of them losing thanks to some common sense and hard work.

Essentiellement, l’histoire va comme ceci: Après la panique causée par l’ouverture de cinq magasins Chapters à travers Ottawa vers 1997-2002, certaines librairies ont fermé leurs portes et d’autres ont consolidé leurs opérations. Le service est passé au premier plan, tout comme l’emphase sur une bonne sélection de livres. Pourquoi tolérer le mauvais service impersonnel d’un grand magasin quand on peut aller à un endroit où le propriétaire apprend à nous reconnaître? Quelques années plus tard, les libraires indépendants les plus astucieux se retrouvent avec une clientèle fidèle et rivalisent assez bien avec les méga-magasins Chapters. Hurrah for the little guy!

Dans mon cas, je suis resté fidèle à la librairie spécialisée Basilisk Dreams Books jusqu’à sa fermeture. Depuis, ma recherche pour une alternative m’a amenée à Perfect Books. Pour un petit magasin, leur sélection SF&F est d’une qualité exemplaire: Pas de livres de séries médias, peu de mauvaise SF et une excellente sélection de SF britannique. Plus tard, j’ai appris que la propriétaire, Pat Caven, est non seulement une amie de nos genres favoris (cherchez Google, et vous trouverez une de ses critiques de genre pour l’Ottawa Citizen, le webzine sfsite, la mention d’une entrevue avec Charles de Lint et, à moins de me tromper, la suggestion qu’elle a été une éditeure de genre à travers « Fourth Avenue Press » ) mais qu’elle était co-fondatrice de la défunte House of Speculative Fiction —la vénérable librairie SF&F à avoir fait les beaux jours du milieu fanique d’Ottawa durant les années 80-90 (sur « Fourth Avenue »). Elle connaît manifestement le genre: à défaut d’une librairie spécialisée, Perfect Books fait amplement l’affaire.

Leishman Books est également un excellent établissement. Hélas, leurs locaux au centre d’achat Westgate sont un tantinet trop loin pour moi. J’y passe peut-être deux fois par année. En revanche, Leishman organise parfois des activités intéressantes: Je me souvient d’une lecture organisée aux Archives Nationales en 1999 où l’on avait pu voir sur la même scène Charles de Lint, Robert J. Sawyer et Terry Brooks. La communauté fanique SF&F d’Ottawa s’y était réunie avec empressement. Même le député fédéral Mauril Bélanger (fan occasionnel de SF, ais-je appris en le croisant) était de la partie.

Mais il n’y a pas que Perfect Books et Leishman à Ottawa, bien sûr: Prime Crime Books est une toute petite librairie spécialisée en fiction noire: Tout à fait indiqué pour trouver le dernier Connelly, Mofina ou Parker. L’endroit est construit comme un salon dans lequel on a tapissé les murs de bibliothèques: Un peu intimidant quand on n’est pas un habitué, mais tout à fait charmant. Avantageusement situé à la mi-rue Bank, c’est une destination tourisme pour les bibliomanes de passage dans la capitale nationale. (Dixit leur site web: « If you look hard you’ll find us sandwiched in between Irene’s Pub and Mexicali Rosa’s. The skeleton in the window will be your first clue!« )

Du côté usagé, il y a au moins une demi-douzaine de librairies d’occasion à Ottawa. Le Book Market de la rue Dalhousie est immanquable: Quatre étages (!) et 650 mètres carrés de livres d’occasion, avec un inventaire remontant à quelques décennies. J’hésiterais à parler de librairie indépendante dans ce cas-ci (puisque Book Market a des succursales un peu partout), mais la succursale-mère sur Dalhousie a une atmosphère tellement unique qu’on a de la difficulté à y voir l’incarnation d’un méga-monstre corporatif. (L’endroit commet occasionnellement des erreurs à en couper le souffle: il y a quelques années, un petit génie mercantile avait placé les revues olés à deux pas des livres pour enfants. L’innovation n’avait pas fait long feu, surtout quand même les employées étaient estomaquées.) Si vous voulez un livre des années 70-80, le stock est hallucinant. Est-ce utile de dire qu’ils sont remarquablement bien dotés en SF&F?

Le temps m’étant limité et mes étagères n’étant pas infinies, je ne peux pas dire que je suis particulièrement familier avec les autres librairies d’occasion de la région. Ceci dit, le Book Bazaar a d’excellentes nouvelles pénates sur Bank, près du centre-ville. Plus loin sur Bank, dans le quartier huppé du Glebe, on notera Patrick McGahern Books, dans un registre nettement plus rare et définitivement plus cher. (« livres antiques », pas « livres d’occasion »!) Un peu plus au sud, toujours sur Bank, il y a Second Thoughts Bookstore, situé tout à côté du cinéma répertoire Mayfair. Il y a moyen de tracer un itinéraire, de Sussex à Sunnyside, avec plus d’une douzaine de librairie sur moins de cinq kilomètres. (Contactez-moi si vous êtes de passage à Ottawa!)

Et j’en oublie d’autre: Des librairies sympathiques mais situées un peu trop loin; d’autres que je n’ai jamais eu la chance d’explorer pleinement. Je m’en voudrais de ne pas mentionner Benjamin Books aux centres d’achat Rideau et St-Laurent (petite chaîne originaire d’Ottawa, se spécialisant dans les livres neufs mis au pilon: Excellente sélection académique, et que d’aubaines! ) et les deux « Méga Book Sales » présentement installées au centre d’achat Lincoln Fields et au premier étage du complexe L’Esplanade Laurier en plein centre-ville. Ces dernières « méga-ventes » sont d’excellentes sources de SF britannique récente pour des prix ridicules.

Ce n’est pas un accident si Ottawa a une telle concentration de librairies: Per capita, la capitale nationale est généralement plus éduquée, plus aisée, plus lettrée, plus lectrice que les autres métropoles canadiennes. Nous avons même un festival littéraire annuel! Je vous ai parlé de la cohue annuelle à la Biblio-Vente des bibliothèques de Gatineau, mais je n’ai rien dit sur celle de Rockliffe, le quartier des ambassadeurs, des entrepreneurs et des mandarins… Une autre fois, peut-être.

Et en français, dites-vous? Ici, je dois dépendre de la bonne vieille librairie du Soleil, situé dans un endroit superbe au marché By —à deux minutes du Book Market, si quelqu’un veut faire du tourisme. Entre autres avantages (dont une sélection imbattable et la meilleure décoration intérieure de toutes les librairies de la région), la Librairie du Soleil stocke tous les livres d’Alire sur trois pleines étagères dédiées à cet éditeur. Pratique quand on veut magasiner en vitesse… Là aussi, il n’est pas tout à fait exact de parler d’une librairie indépendante quand il existe une succursale à Gatineau, mais c’est l’esprit qui compte. Étant donné le triste destin de toutes les autres librairies francophones à avoir tenté de s’établir à Ottawa, la Librairie du Soleil compte parmi la plus irréductible des irréductibles…

Bref, tout cela pour dire que les librairies indépendantes font, somme toute, assez bonne figure à Ottawa. L’Ottawa Business Journal n’est pas souvent porté à défendre les petits contre les grands, et un topo aussi enthousiaste a de quoi réjouir. En tout cas, ça ne fait que renforcer mon admiration pour Perfect Books. Alors que Pat Caven continue de commander un stock SF&F d’une qualité incroyable, alors que le petit libraire continuera de penser à son commerce comme un endroit où les gens vont pour acheter des livres, Chapters/Indigo est en « mode de croissance » et se réaligne pour devenir un magasin « de style de vie » (comprendre: moins de livres, plus de chandelles.)

Si vous n’êtes pas encore convaincu, re-lisez l’article et attardez-vous à la citation suivante:

Pat Caven, who manages Perfect Books on Elgin Street, said there was one true way to beat the box stores. « Service the hell out of your customers. » The store has been open for 10 years because people who know and love books like to deal with kindred spirits, she said. « I only hire people who love to read. In fact, I could probably pay them in books, » she laughed.

My kind of people!

Et vous, quelle est votre librairie indépendante favorite?

3 Commentaires

  1. Excellent billet! Très… incitatif. Comme j’ai joyeusement réduit ma pile de livres à lire, me voilà tentée de faire de nouveaux achats. Par contre, autant j’aime me promener dans une libraire (même Indigo, malgré les chandelles), autant j’aime magasiner sur Amazon. Leurs prix ne sont pas nécessairement imbattables, mais le site offre des bouquins qu’on ne retrouve plus sur les étagères. Et le site, par son moteur de recherche, permet de faire des découvertes surprenantes sur des sujets pointus. Au chapitre de l’achat compulsif, ça devient parfois un problème! Cela étant dit, j’ai entré crapters sur Google par curiosité. Première mention en haut de la page: «Essayez avec cette orthographe : chapters»!

  2. Stéphanie

    Très rafraîchissant! Merci de m’avoir rappelé qu’il existe encore des librairies où le livre ne semble pas livrer une bataille perdue d’avance contre les cartes de souhaits, les savons parfumés et autres cossins.

  3. Pierre

    Le phénomène de concentration des librairies autour de quelques enseignes est révoltant mais n’a rien de surprenant : tout ce qui se vend doit satisfaire à la quête du profit. La passion ou l’amateurisme n’ont plus rien à faire dans des entreprises vouées au commerce ; les livres sont des produits ; à quand la date de péremption en quatrième de couverture, un peu comme sur les yaourts ? En France, la chaîne de boutiques « France-Loisirs » a récemment annoncé qu’elle procédait au rachat de quantités de librairies indépendantes pour devenir « premier diffuseur » dans l’hexagone. Au secours ! Ma réaction de citoyen en 3 points :
    - renoncer à tout achat de livre dans une grande surface généraliste.
    - partager mes achats entre une mini-chaîne locale de l’ouest parisien, « le Pavé » (trois boutiques) et la FNAC, qui reste une belle entreprise de promotion culturelle.
    - augmenter mon budget d’achat de livres SF neufs au détriment des livres d’occasion.
    On fait ce qu’on peut avec les moyens qu’on a…

Laisser un commentaire

Votre e-mail ne sera jamais publié ni communiqué.

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>

Vous pouvez utiliser les balises HTML suivantes: <b> <i> <a href=""> <blockquote>
Si ce n'est pas déjà fait, veuillez prendre connaissance de nos politiques.

Un blogue, trois auteurs, une multitude d'univers à explorer.