Fractale Framboise

Éric

lost boy lost girl vs. From a Buick 8

par Éric - vendredi, 19 août 2005 - 17:22 (Critiques, Lectures, SF&F autre)

lost boy lost girl vs. From a Buick 8Résumons deux livres en une phrase: un jeune homme, accablé par la mort d’un parent, devient obsédé par un objet mystérieux qui pourrait mener à sa perte. Dans From a Buick 8, de Stephen King, il s’agit du fils d’un policier qui découvre l’existence d’une voiture que personne ne peut expliquer. Dans lost boy lost girl, de Peter Straub, un adolescent cherchant à s’expliquer le suicide de sa mère se trouve fasciné par la maison abandonnée qui fait dos à sa propre demeure. Je les ai lus immédiatement l’un après l’autre, ces deux romans; une juxtaposition appropriée, les deux auteurs étant tous deux vétérans de l’horreur et ayant déjà écrit deux livres ensemble. Comparons, et voyons quelle oeuvre l’emportera.

Dans le coin gauche, lost boy lost girl commence par la voix de Tim Underhill, un personnage que Straub trimballe depuis quelques romans déjà. Underhill est un auteur et, par là même, un narrateur compétent. On plonge vite dans le petit mystère du suicide de sa belle-soeur et c’est ainsi qu’on rencontre Mark, le fils de la défunte, et son ami Jimbo. Tous deux sont des adolescents au bord du stéréotype (désoeuvrement et planches à roulettes), mais ils n’en deviennent pas irritants pour autant. C’est Mark qui s’intéresse soudain à la maison voisine et qui, poussant son exploration de plus en plus loin, découvre en personne ce que son oncle Tim se fait expliquer au cours de sa propre enquête. C’est une belle construction horrifique, cette maison: on la soupçonne d’être une maison hantée et un repaire de tueur en série, on y trouve des recoins horribles, on en sort des secrets à pleines poignées.

Hormis le frère de Tim qui est trop détestable pour être vrai, les personnages sont bien réalisés et c’est fascinant de les voir s’empêtrer dans cette sordide histoire qui mêle secrets de famille et rumeurs de l’au-delà. On se demande longtemps si certains éléments sont surnaturels ou non; on se demande qui sait quoi, et quand on va l’apprendre. La structure de ce roman est elle-même imprévisible, l’histoire étant étalée par couches successives: un petit bout du présent par ci, un “l’an passé” par là, un extrait de journal de la semaine précédente suivi d’un coup d’oeil sur un événement déclencheur vingt ans plus tôt. Parfois, c’est Tim Underhill qui raconte par le biais de son journal; parfois, c’est un narrateur omniscient qui regarde par-dessus son épaule ou qui suit plutôt Mark. Ces techniques se succèdent sans méthode apparente et pourtant, ça fonctionne. L’auteur inclut aussi quelques courriels, ce qui ajoute au réalisme, et place plus tard un site web beaucoup moins crédible. Celui-ci, lostboylostgirl.com, a sa contrepartie dans notre monde réel: ç’aurait pu être un outil de marketing intéressant, mais le résultat déçoit.

Dans le coin droit, From a Buick 8 commence aussi tranquillement, avec un petit poste de police en Pennsylvanie. Après la mort du patrouilleur Curtis Wilcox, son fils Ned passe de plus en plus de temps au poste où il découvre une Buick Roadmaster 1954 qui semble n’être issue d’aucune chaîne d’assemblage connue. Les policiers la cachent pour mieux la surveiller: de temps à autre, il en sort des choses… King s’amuse avec les manifestations de la Buick, plongeant de bon coeur en plein territoire de films de série B. Alors que Ned se fait raconter l’histoire de ce véhicule dont son père ne lui avait jamais glissé mot, une curiosité malsaine s’empare de lui.

C’est du King, pas de doute: on trouve dans ce roman une voiture semi-maléfique, des personnages au parler pittoresque, des paragraphes entiers consacrés aux toilettes (dans le début, du moins), et des détails aussi horribles que mémorables. L’auteur alterne ici deux trames, présent et passé, mais il se passe peu de choses dans le présent à part un marathon de réminiscences où les policiers tout à tour tissent pour Ned la trame du passé. Tout ça se lit très bien: les policiers ont chacun leur voix mais bénéficient tous du talent de conteur de l’auteur.

Côté technique, King se fait donc plus conventionnel que Straub. Il marque des points avec les étranges manifestations de la Buick, mais finit par pousser si loin l’influence de la voiture qu’on ne peut l’accepter sans explication, et c’est là le problème. Straub va au bout de son mystère — enfin, presque — alors que King essaie de nous dire que certains mystères ne sont pas faits pour être résolus. Le message est valable, mais ne vaut pas un roman complet. Il me semble que King aurait pu raconter sensiblement la même histoire en moitié moins de pages sans en diminuer la valeur.

Il fait souvent trop long, c’est sa manie; Straub a aussi les siennes. Alors que King s’écarte du Maine et de sa fameuse ville de Castle Rock (sans trop changer d’atmosphère pour autant), Straub se replonge dans sa ville fétiche de Millhaven. Il y a donc quelques moments dans lost boy lost girl où l’on devine des références à des oeuvres précédentes, mais l’histoire se lit bien sans connaissances préalables.

Les deux romans ont leurs faiblesses en ce qui concerne la fin. Le sort du “lost boy” et de la “lost girl” est à la fois trop nébuleux et trop facile. On a l’impression que l’auteur, après tout ce temps passé à faire dans le sinistre et le quasi-réaliste, a décidé de jouer de la baguette magique. Il paraît que le roman suivant de Straub (In the Night Room) apporte des précisions sur ce point, mais une courte recherche me laisse croire que je ne les trouverai pas satisfaisantes.

La finale de From a Buick 8, elle, est prévisible et trop modeste; pire, elle est suivie par une fausse alerte qui ne constitue rien de moins que de la triche. Cette dernière ne ruine heureusement rien de ce qui précède, mais en combinaison avec les autres défauts mentionnés ci-dessus, elle assure la victoire à lost boy lost girl. Straub a écrit là une histoire bien tordue qui, malgré ses défauts (dont certaines coïncidences douteuses), combine des éléments des plus typiques en un tout d’une belle finesse.

  4 commentaires

4 commentaires:    (ajoutez-en un)

  1. Laurine

    #1  Laurine   (19 août 2005 - 20:34)

    J’ai lu From a Buick 8 il y a deux ou trois ans et j’ai particulièrement aimé l’atmosphère d’horreur diffuse. J’avais l’impression de retrouver le «bon vieux King», avec ses histoires de bagnoles hantées et d’univers maléfiques. Mais ce roman a une subtilité de plus: ceux qui connaissent l’œuvre de King identifient sans peine les références aux low men, cette race inhumaine qui sévit dans Hearts in Atlantis et Wolves of the Calla, avec leurs costumes criards et leurs voitures baroques — tout comme celle du roman From a Buick 8. Hé oui, celui-ci s’inscrit dans cette gigantesque trame où tous les chemins mènent à la Tour sombre.

  2. Eric

    #2  Eric   (19 août 2005 - 22:02)

    Intéressant, ça. N’ayant pas lu ces deux romans, la référence m’a complètement échappé. Je sens que je vais devoir lire la série de la Tour sombre, c’est un grand pan de l’oeuvre de King qui me manque.

    Parlant du “bon vieux King”, il participe à une enchère dans le cadre du First Amendment Project. Ce qu’il offre, c’est la chance de devenir un personnage dans son prochain roman, Cell. J’aime bien comment il annonce ses couleurs par rapport à ce roman: “CELL is a violent piece of work, which comes complete with zombies set in motion by bad cell phone signals that destroy the human brain. Like cheap whiskey, it’s very nasty and extremely satisfying.”

  3. Laurine

    #3  Laurine   (20 août 2005 - 8:32)

    Le concept du First Amendment Project est intéressant en soi, mais l’offre des écrivains l’est un peu moins. La plupart ne proposent qu’un personnage mineur, mentionné une seule fois au passage. Mais je les comprends. Chaque auteur peaufine son roman dans les détails, et la consonnance des noms est importante. S’ils se retrouvent pris avec un patronyme compliqué, dissonnant, ou quelconque, ils ont intérêt à ne pas braquer les projecteurs dessus.

    Pour en revenir à Hearts in Atlantis, ce n’est que la nouvelle titre qui rejoint le cycle de la Tour sombre (plus précisément, celle dont on a fait un film avec Anthony Hopkins). On découvre la véritable identité de son personnage dans le dernier volume de la série. Malheureusement, on n’apprend jamais l’histoire de la voiture qui figure dans From a Buick 8. Dommage.

  4. #4  Hugues   (23 août 2005 - 14:14)

    He! Merci Eric, j’ai moi aussi lu From a Buick 8 lors de sa sortie (et plutot apprecie, je rejoins Laurine la-dessus), ton commentaire compare me convainc de lire le Straub.
    Concernant CELL, tout comme The Colorado Kid, King confirme que j’avais raison concernant sa , hum, retraite… hehe…
    Mais il me semble que ma memoire contient quelque part une information selon laquelle ce n’est pas la premiere fois que King “vend” ou “fait tirer” un personnage d’un roman a venir, mais je n’arrive pas a me souvenir de l’aure occasion. Je suis tres loin de mes archives en ce moment, donc impossible de verifier cette intuition. Laurine?

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