Engagez-vous, qu’ils disaient
par Laurine - samedi, 2 juillet 2005 - 15:27 (Société)
L’administration Bush a juré qu’elle n’imposera pas la conscription dans le cadre de la guerre en Irak. Cela n’empêche pas le Pentagone d’avoir recours à des méthodes plus que douteuses pour renflouer ses troupes qui fondent à vue d’œil. Ainsi, on souhaite ficher, par l’entremise d’une firme privée, les étudiants du secondaire et dresser des profils selon leur ethnie, leurs notes, leurs intérêts, etc! L’affaire a été révélée par le Washington Post, mais il est possible de lire un résumé de l’affaire sur le site de Radio-Canada.
Incidemment, si les troupes américaines baissent en sol irakien, ce n’est pas uniquement à cause du taux de mortalité élevé: la désertion commence à devenir monnaie courante. Un très bon article est paru ce printemps dans Le Monde à ce sujet. Un déserteur expliquait les conditions terribles dans lesquelles vivaient les soldats des zones rouges, et surtout les mensonges racontés par les recruteurs pour embobiner les futurs candidats.
Si la guerre en Irak est aussi justifiée que George W. Bush le prétend, pourquoi est-il nécessaire de mentir éhontément et d’avoir recours à la ruse, voire à des méthodes illégales, pour recruter des soldats?

#1 Alain Bergeron (3 juillet 2005 - 10:38)
Laurine, je ne vais sûrement tenter de justifier l’injustifiable, c’est-à-dire le bien fondé de la guerre en Irak. Mais je m’étonne que tu t’étonnes qu’on ait besoin de mentir aux soldats et aux recrues pour les motiver ou simplement pour les envoyer au front. Il en a toujours été ainsi, de tout temps et sous tous les drapeaux. Le problème des armées est qu’il leur faut des soldats, c’est-à-dire des êtres humains qui vont accepter docilement de s’exposer à la tuerie. La très grande majorité desdits êtres humains tenant à la vie, le défi est de les convaincre d’aller aux devants de la mort ou, à tout le moins, d’accroître substantiellement leurs probabilités de trépasser. La menace pure, la promesse d’une rétribution (y compris le pillage), la défense de la nation en danger ou la lutte contre le terrorisme font partie de l’arsenal de propagande militaire éternelle. Et cela n’a rien à voir avec le fait qu’une guerre soit justifiée ou non. Même dans les soi-disant grands moments d’exaltation nationale qui accompagnent souvent les premiers moments d’une guerre (songeons à l’allégresse des troupiers en 1914) ne trahissent pas seulement la tendance grégaire de l’être humain à bêler sur le même ton que le troupeau, mais l’efficacité d’une propagande habilement orchestrée de la part de ceux qui ont intérêt à ce que le troupeau parte à l’abattoir. Exposer et analyser les faits avec neutralité, révéler les intérêts qui se dissimulent derrière les conflits, débattre du pour et du contre, autoriser les nuances de gris, tout cela est improductif du point de vue militaire. Au mieux, on tolère, mais la plupart du temps on censure. Ou on s’auto-censure, comme le montre l’attitude des grands médias américains au début de la guerre en Irak. Bref, je dirais que la guerre, par définition, s’oppose à la vérité et à la franchise.
#2 Laurine (3 juillet 2005 - 10:58)
Je ne cesserai jamais de m’étonner à quel point l’être humain pense et agit comme du bétail. En tant qu’espèce, il y a encore beaucoup de progrès à faire. En fait, je m’imaginais que la mauvaise foi crasse du Président américain, de la Maison Blanche et du Pentagone aurait dû faire réagir les Américains à plus grande échelle. Mais non. L’inertie, c’est quand même quelque chose!
Et pourquoi notre gouvernement actuel n’offre-t-il pas officiellement l’asile aux déserteurs? Tant qu’à déclarer que la guerre en Irak est illégale, aussi bien pousser la logique jusqu’au bout. Le Canada accueillait bien les Américains qui fuyaient la conscription pendant la guerre du Vietnam.
#3 Alain Bergeron (3 juillet 2005 - 13:19)
L’être humain pense et agit comme du bétail… C’est un peu raccourci. Il y a une propension grégaire à faire comme tout le monde, le conformisme étant une stratégie payante dans un grand nombre de situations. Mais l’être humain se distingue du bovin dans les moments où il s’élève au-dessus de l’ensemble du troupeau, par des actes de créativité et de dépassement des idées reçues. Sans cette faculté, l’humanité n’aurait pas encore appris à tailler le silex. Mais la pensée individuelle ou indiviualiste est rarement encouragée, et surtout pas en temps de guerre.
Le problème avec l’opinion publique américaine, c’est que les citoyens de ce valeureux pays se sont laissés entraîner dans une guerre abusive sous de fausses représentations. Il est trop tard pour faire amende honorable. À moins d’admettre devant la communauté internationale qu’ils ont eu tort de s’engager dans ce conflit, les Américians, ou une bonne partie d’entre eux, continuent de se convaincre qu’ils ont raison sur le fond (le spectre du 11 septembre étant le plus souvent invoqué). Mais même cette obstination de d’opinion publique est en train de changer. Un récent sondage montrait que pour la première fois, plus de la moitié des Américains désavouaient la guerre en Irak. Il commence à être temps… Le problème, c’est que la raison de ce lent revirement de l’opinion publique n’est pas vraiment une reconnaissance d’avoir eu tort sur le fond, mais un effet d’érosion normal de la guerre elle-même avec son lot quotidien de pertes humaines. Ici, c’est le spectre de l’enlisement vietnamien qui revient hanter la mémoire collective.
Quant au Canada, terre d’accueil des déserteurs, je ne sais pas si les relations entre les deux pays et la servilité pro-américaine du gouvernement actuel permettrait d’ouvrir les frontières de nouveau. À l’époque de la guerre du Vietnam, Trudeau s’opposait à l’hégémonie états-unienne et ne détestait pas faire un pied de nez à Nixon. Ce qui lu a permis, par la même occasion, de se payer un joli «brain drain» en faveur du Canada, et à peu de frais. Il est trop tôt pour dire si la même situation pourrait se représenter. Il n’y a pas encore, à ma connaissance, de mouvement anti-conscription massif aux Etats-Unis dirigé contre la guerre en Irak.
#4 Joel Champetier (3 juillet 2005 - 13:33)
N’oublions pas non plus que depuis le début de la guerre il y a eu une proportion non négligeable d’Américains qui était contre. J’étais à Boston lors du déclenchement de la guerre: j’avais l’impression que la Nouvelle-Angleterre au complet n’était qu’une immense manifestation anti-Bush et anti-guerre. A la radio, commentateurs et membres du public dénonçaient la guerre, les mensonges, la propagande. De retour chez moi, au jour 2 de la guerre, j’ai été surpris de voir que presque aucun média, même canadien, ne mentionnait ce mouvement contestataire. On laissait entendre une communauté de vue de la part des Américains qui n’existait pas, en tout cas, pas en Nouvelle-Angleterre.
#5 Laurine (3 juillet 2005 - 14:36)
Il n’en reste pas moins que, malgré cette portion dissidente des États-Unis, les Américains on réélu le même illuminé. Et moi, je commence à me demander si les choses auraient été réellement différentes sous Kerry. Il aurait très bien pu invoquer le fait que les États-Unis se sont engagés trop loin dans le bourbier irakien pour reculer, et que la seule façon de s’en sortir serait d’aller de l’avant. Je l’imagine mal stopper les machines et avouer au monde entier que l’Amérique s’était trompée. Ses concitoyens ne lui auraient pas pardonné.
#6 Alain Bergeron (3 juillet 2005 - 18:47)
Joël a raison de souligner le fait que la population américaine est divisée sur la guerre en Irak, et ce depuis le tout début. La Nouvelle-Angleterre passe pour être spécialement opposée à Bush et à ses politiques. Mais il y a quand même des Bostonais pro-Bush, comme il y a des Texans anti-Bush. Et pour des raisons extrêmement disparates. Certains sont contre Bush parce qu’il ne va pas assez loin dans la destruction de l’Islam. Inversement, j’ai parlé récemment avec un pro-Bush qui croyait sincèrement que cette guerre était un pas courageux en faveur de la paix au Moyen-Orient. Selon lui, l’histoire fera de Bush un grand visionnaire, un apôtre de la paix universelle. Bref, il faut de tout pour faire un monde.
Quant à Kerry, on ne saura jamais ce qu’il aurait donné une fois au pouvoir. Mais j’ai des doutes sur sa détermination à mettre fin à la guerre. Une forte partie de la mentalté américaine est habitée par un sentiment profond que ce pays, le plus fort et le plus riche du monde, ne peut pas avoir tort. N’a-t-il pas Dieu à ses côt.és, comme le chante Bob Dylan? La conséquence de ce sentiment est qu’une décision aussi importante que celle d’envahir l’Irak (une guerre sainte par bien des aspects) ne peut pas être mauvaise, par définition. L’Amérique a toujours raison, même quand il est démontré qu’elle a tort.
#7 Laurine (3 juillet 2005 - 19:08)
Synchronie, quand tu nous tiens… Je viens de me rendre compte que La Presse a fait paraître dans son cahier Plus d’aujourd’hui (dimanche, 3 juillet) un long article consacré à Joshua Key, le fameux déserteur dont je parle dans mon billet. En réalité, on ne fait que reprendre ce que Le Monde a déjà raconté dans son article en juin. L’homme s’est engagé dans l’armée parce qu’il ne trouvait pas de boulot pour nourrir sa famille. Il pensait devenir ingénieur militaire et ne jamais être envoyé en Irak — le recruteur le lui avait promis. On lui a plutôt appris à poser des bombes avant de l’expédier en Irak. Key croyait d’abord qu’on finirait par trouver ces fameuses armes de destruction massive. Il a vite déchanté. L’article de La Presse raconte quelques scènes d’horreur et passe un peu vite sur le concept des zones rouges et vertes. Toujours est-il que l’homme vit maintenant au Canada avec sa femme et ses quatre garçons, après avoir déserté lors d’une permission.
J’ai l’impression qu’on va s’intéresser de plus en plus aux méthodes de recrutement de l’armée. C’est une excellente nouvelle. On en avait déjà eu un aperçu dans Fahrenheit 911, mais je n’ai pas l’impression que les gens ont cliqué sur le coup.
Alain, je suis entièrement d’accord avec toi sur ce point que tu soulèves: l’Amérique ne conçoit pas qu’elle puisse avoir tort. Voilà le danger de dépeindre le fascisme comme étant nécessairement un problème posé par l’Autre: on finit par se persuader qu’on ne peut pas y verser, même inconsciemment. La supériorité morale devient un acquis qu’on ne remet pas en question.
#8 Benoit (26 juillet 2005 - 13:23)
Alain: je partage ton questionnement sur la volonté de Kerry à mettre fin à la guerre en Irak. La présidence américaine étant de plus en plus solidement liée aux forces économiques américaines, je crois qu’il faut d’abord considérer l’impact du geste sur l’économie américaine, économie longtemps chapeautée par l’effort de guerre. Également, 60% du pouvoir économique américain se retrouve ailleurs qu’aux USA, et cette économie est de plus en plus protectionniste (étrangement, en considérant que la mondialisation ressemble plus à une américanisation des marchés mondiaux). L’invasion de l’Irak était probablement inévitable, l’ombre de ben Laden servant de prétexte idéal pour se gagner l’opinion publique.
Et n’oublions pas que Bush avait été élu une première fois avec moins de 50% de la faveur populaire, une première de l’histoire américaine.