L’écrivain de hard-SF canadien Karl Schroeder est de retour sur les tablettes ce mois-ci avec un troisième roman solo, suivant les excellents Ventus et Permanence. La bonne nouvelle, c’est que Lady of Mazes est du même niveau que ses deux romans précédents. La meilleure nouvelle, c’est que Schroeder a décidé de faire ça plus court à « seulement » 286 pages. Mais attention! Ce ne seront pas 286 pages faciles…
Même tenter d’expliquer le gadget au centre du roman demande un peu d’effort: Dans un futur éloigné, les humains fonctionnent avec une technologie « inscape » (« moiysage? » Bonne chance au traducteur…) qui modifie ce que les sens transmettent au cerveau et prennent contrôle des actions du corps lorsque nécessaire. Une application élémentaire de l’inscape serait d’effacer de notre réalité les gens que nous n’aimons vraiment pas: L’inscape les rendrait essentiellement invisibles, et prendrait occasionnellement contrôle (transparent) de votre corps pour vous empêcher de foncer dans cette personne en plein milieu d’un corridor. Vous voulez changer la couleur de vos murs sans repeinturer? Modifiez votre vision du monde. Mais une fois parti sur cette lancée, où s’arrêter? Républicains et Démocrates pourraient fort bien se construire des réalités parallèles où ils n’auraient jamais rien à faire avec « l’autre camp ». Plusieurs sociétés incompatibles pourraient co-exister dans le même espace physique. Schroeder commence par présupposer un anneau-monde où tout le monde utilise inscape, donnant lieu à des réalités très différentes qui existent sans avoir connaissance des autres. Mais notre héroïne a un don spécial: à la suite d’un horrible accident, elle peut voir les autres réalités…
Ne vous inquiétez pas si les premières cent pages du roman sont difficiles à aborder: Schroeder a adopté la stratégie de l’immersion et prends un matin plaisir à assommer le lecteur à coup de termes étranges et de coutumes encore plus exotiques. (Pour ceux qui voudraient un guide de lecture, Schroeder a amorcé une série de notes sur la conception du roman à kschroeder.com) C’est compréhensible, mais à peine: La société dans laquelle vit notre protagoniste est décalé de tout, et ça prendra un exil dans un autre endroit beaucoup plus avancé pour que le roman décolle de façon satisfaisante. Les deux derniers tiers de Lady of Mazes sont une succession d’idées nouvelles, de spéculation haut de gamme et de passages d’une imagination délicieuse.
Schroeder a écrit ici un véritable roman de science-fiction politique: Pas la basse partisanerie que l’on confonds trop souvent avec le mot « politique », mais une interrogation continue sur le pouvoir et les compromis nécessaires pour vivre en société. Comment les sociétés s’organisent-t-elles lorsqu’elles peuvent rendre les trouble-fêtes invisibles? Est-il possible de former des systèmes politiques décentralisés qui peuvent fonctionner? Ce n’est pas un accident si les expressions « adhocracy » et « open-source politics » sont mentionnées à quelques reprises. Ce n’est pas le cas de la formule « technology is legislation », mais c’est définitivement une facette de ce que Schroeder essaie de faire ici: Réfléchir sur les modèles d’interaction humaine telles qu’affectées par la technologie possible ou défendue. Qu’est-ce qui pourrait être plus science-fictif que ça?
Il va de soi que Lady of Mazes ne s’adresse pas à tout le monde. Il faudra être un lecteur de SF aguerri pour naviguer entres animas, AIs et anneaux-mondes. Il faudra un peu de patience pour passer à travers les cent premières pages. Il faudra être un peu généreux pour ne pas dire « oui, mais… » au concept d’inscape. Mais le résultat en vaut la peine: Lady of Mazes nous laisse un peu essoufflé, un peu déboussolé devant tellement de nouvelles idées à assimiler d’un seul coup. Il est probable que l’inscape reviendra dans d’autres romans de SF (pas nécessairement écrits par Schroeder) tant c’est une notion neuve et pleine de possibilité, pas autant une « réalité virtuelle » qu’une « réalité modifiée. » Avec ce tour de force, Schroeder confirme son excellente réputation comme un des meilleurs écrivains de l’école de hard-SF canadienne. Ouf!
Un commentaire
J’ai failli te l’écrire en privé, puis je me suis dit qu’ici c’était aussi tout à fait approprié: j’ai lu avec beaucoup d’intérêt ton survol des livres finalistes pour le prix Hugo.