Accelerando, Charles Stross

Couverture: Accelerando, Charles StrossMesdames et messieurs, voici le livre SF de la décennie. Je n’exagère pas: Quelques jours après en avoir terminé la lecture, je pense qu’Accelerando, de Charles Stross, passera à l’histoire comme la version 2000s de Schismatrix (Bruce Sterling, 1985): Peut-être pas le grand gagnant de tous les prix, mais le livre de science-fiction à la fine pointe du genre, montrant la voie à toute une génération de lecteurs. La SF sera différente maintenant qu’elle a absorbé la révolution Internet, maintenant que nous pouvons jeter les anciens futurs confortables à la poubelle.

L’intrigue d’Accelerando est moins importante que son but premier: confronter la notion de la Singularité technologique. Contrairement aux autres auteurs de SF trop apeurés d’aborder l’inconcevable, Stross regarde la Singularité en plein visage et dit « Allons-y; voyons voir ». Accelerando est conçu comme un fix-up de trois trilogies de nouvelles, mettant en vedette une famille bien spéciale et un chat qui n’est pas un chat. La première génération anticipe la singularité; la deuxième y participe pleinement; la troisième est laissée derrière une fois arrivée la post-humanité. Mais si le trans-humanisme s’avérait être un cul-de-sac existentiel?

Image: Accelerando sur PDAVous n’avez pas idée de la densité des images, des phrases, des idées dans Accelerando: Un seul chapitre contient suffisamment d’idées pour remplir un roman. Stross, ais-je répété à plusieurs occasions, n’écrit pas autant qu’il compresse de l’information dans des phrases qui doivent être décodées par le lecteur. Il faut être un véritable féru de hard-SF pour y comprendre quelque chose: Accelerando, pour reprendre l’expression de Rick Kleffel, est le genre de SF à faire peur aux gens normaux. Le futur, dit Stross, serait très compliqué. Son livre est écrit en conséquence, avec un style aussi brutal que dense: Après tout, la singularité n’est qu’une affaire de bandwidth

Des livres comme Accelerando n’arrivent que très rarement: Voici une nouvelle vision du futur, parfois drôle et parfois horrible mais tellement excitante que l’on a presque hâte que ça se produise. Le techno-optimisme de Stross est contagieux. Mieux encore: l’auteur s’est entendu avec son éditeur pour distribuer, gratuitement, des copies électroniques multi-format du manuscrit final du livre: Si vous voulez lire un peu, beaucoup ou tout le livre sans attendre, dirigez-vous vers accelerando.org et amusez-vous bien…

13 commentaires

  1. Mmm, ton enthousiasme est contagieux. Recommanderais-tu ce titre à quelqu’un qui lit, disons, de la SF d’Alire? Sinon, que faut-il avoir préférablement lu pour comprendre ce roman?

  2. Laurine: Ah, parce que « la SF d’Alire » est un genre? (Heh.) Le véritable prérequis d’Accelerando n’est rien de moins que slashdot.org et le sentiment d’avoir tout lu en SF de pointe. Dans une entrevue pas-si-récente, Stross lui-même disait…

    I wrote « Lobsters » [Le premier chapitre d'Accelerando] and showed it to a friend. He said « that’s really cool, but you’ll never sell it–the audience would have to overdose on Slashdot for six months before they got it. » He was completely right–he just underestimated the number of people out there who overdose on Slashdot!

    Mais tout n’est pas perdu pour ceux qui n’ont pas passé les dernières dix annéees à travailler en high-tech: Des gens sur Wikibooks s’affairent présentement à developper « The Accelerando Technical Companion » pour vous aider à comprendre les références les plus obscures.

    Personellement, le fait que le livre sera complètement imbuvable à plusieurs lecteurs me rends encore plus enthousiaste. Ou, pour citer une de mes interventions à Westercon: « This book will melt your brain. And that’s a good thing.« 

  3. Je jetterai un coup d’œil à Slashdot. Si je m’enfuis en hurlant, je m’en tiendrai à la pile de bouquins de fantasy qu’il me reste à lire.

    Autrement, je ne crois pas que la SF d’Alire est un genre, mais plutôt qu’Alire publie un genre de SF. Simple présomption de ma part, je crois qu’Alire — comme toutes les maisons d’édition québécoises — choisissent des histoires qui peuvent être comprises par une majorité de lecteurs et non par une sorte d’élite high tech. Un bouquin qui proposerait une histoire trop hard SF, avec des concepts difficiles à saisir, ne trouverait pas preneur sur le marché québécois. Heureusement pour Stross, il peut se permettre ce genre d’excentricité sur le marché anglophone.

  4. Si la SF d’Alire reste accessible, est-ce un choix de la maison ou est-ce que ça reflète directement le type de manuscrits qu’ils reçoivent? Ce n’est pas dans l’intérêt des auteurs de soumettre autre chose.

    La hard SF peut être à peu près accessible si l’auteur prend le temps d’expliquer ses concepts. C’est difficile d’expliquer en restant divertissant, mais ça se fait. Étrangement, au Québec maintenant, je crois que ce sont Jean-Louis Trudel et Michèle Laframboise qui font dans le plus hard… avec leurs romans jeunesse.

    Stross a cela de particulier qu’il s’adresse à un auditoire spécialisé. C’est un choix; j’ai été tenté, déjà, d’écrire de la fiction pour programmeurs. Je vois au moins deux avantages à l’approche spécialisée: 1) si l’auteur n’essaie pas de plaire à tout le monde, il peut aller au bout de son sujet, et 2) ce qu’il perd en nombre de lecteurs, il gagne en qualité, son public-cible devenant vite loyal puisque ravi de se voir offrir du « sur mesure ».

    Le désavantage, comme tu l’impliques, c’est que ça demande un vaste marché pour que la mince tranche de la population à laquelle on s’adresse soit quand même suffisante. Ça ne marche qu’en anglais, autrement dit. Aussi, pour ce qui est de la « culture Slashdot », les statistiques que je vois semblent indiquer que les francophones utilisent moins Internet, en moyenne, que les anglophones. (Je serais curieux de savoir tous les facteurs.)

  5. Je cours me l’acheter!!!

    :-D

    Mehdi

  6. Daniel Sernine

    Au sujet de la SFQ et d’Alire. L’éditeur ne cache pas que ses titres SF (même signés Champetier) se vendent moins que ses thrillers d’espionnage, ses romans d’horreur ou de fantasy. Dans ces conditions, même s’il recevait des romans de «SF dure» bien écrits avec des personnages mûrs et crédibles, il hésiterait peut-être à publier des briques destinées à une frange de ce qui est déjà un public marginal (je parle pourcentages, ici, ce ne sont pas des jugements de valeur). Sauf erreur (Laurine pourra me corriger), je crois que Phaos a plus été un succès d’estime qu’un best-seller; il avait le désavantage, non néligeable pour bien des lecteur, de ne pas proposer de personnage central attachant (à défaut d’être sympathique) qu’on puisse suivre durant tout le roman.
    Il sera intéressant de voir si les éditeurs français, qui disposent tout de même d’un bassin démographique dix fois plus nombreux que le public d’Alire, se risqueront à traduire Stross et Schroeder. (Ont-ils même traduit Peter Watt? N’étant pas «slashdot», j’ai la flemme d’aller vérifier :o)

  7. Daniel: De mémoire, Stross et Schroeder ont déja été traduits :The Atrocity Archives est devenu Le Bureau des atrocités dans le premier cas (ce qui est déja pas mal, étant donné la nature de cet hybride slashdot/Deighton/Lovecraft: C’est mon livre favori de 2004, mais on ne peut pas être plus spécialisé), et Ventus (pour Schroeder) a été publié à coup de deux volumes de C35$ chacun. Aucune trace de « ce » Peter Watts sur amazon.fr.

  8. Joel Champetier

    « Meme si (Alire) recevait des romans de SF dure bien ecrits avec des personnage murs et attachants », se demande Daniel (avec l’ironie sous-entendue qui est appropriée ici). Je ne sais pas pour les autres éditeurs, mais d »imaginer qu’Alire refuse en ce moment même d’excellents romans de science-fiction avant-gardistes, par ignorance du genre, ou parce qu’ils craignent que ça ne se vendent pas, est parfaitement délirante.

    Joël

  9. Daniel: Je ne peux pas t’éclairer au sujet des ventes de Phaos puisque je ne travaille pas pour Alire. Mieux vaut poser la question à l’éditeur ou à l’auteur. Ensuite, je ne vois pas ce que ce bouquin vient faire là-dedans. D’une part, tu avances qu’Alire ne publierait pas un roman de SF trop sophistiqué, de crainte de n’intéresser qu’un public marginal. Pourtant, tu dis aussi que Phaos ne présentait pas de personnages «attachants». Pourquoi a-t-il été publié, alors? Pour son côté SF sophistiqué? Je ne trouve pas crucial de présenter des gentils personnages du moment que l’intrigue captive le lecteur. Essayer de placer une personne morale dans un univers amoral n’aurait pas été très cohérent.

    Joël: La question que je me pose est si un éditeur au Québec, même un éditeur spécialisé comme Alire, tenterait sa chance en publiant un roman dans le genre d’Accelerando. Si les aspects techniques du récit sont trop poussés, il y a un véritable risque que les ventes ne décollent pas. Un éditeur peut fort bien savoir qu’il tient en main une œuvre de génie, mais il ne peut ignorer l’éventualité qu’elle soit incompréhensible pour la majorité. Qu’est-ce qui va faire pencher la balance sur un marché réduit comme le nôtre: le côté avant-gardiste d’une œuvre ou le chiffre d’affaires?

  10. Joel Champetier

    Alire hésiterait à publier une « oeuvre de génie » parce que ça risque de ne pas se vendre? Pensez-vous vraiment qu’Alire publie _L’ASFFQ_ avec un espoir de rentabilité? Soyons sérieux.
    Je n’ai pas encore lu _Accelerando_, mais je l’ai téléchargé et je vais y jeter un coup d’oeil. Si j’ai le temps, je vais vous revenir là-dessus.

  11. Daniel Sernine

    Je relis ce que j’ai écrit hier, et mes yeux confirment la formulation que j’avais choisie, «hésiterait peut-être à publier», et je précise «une brique» (je pense à un truc de 700, 800 pages).
    Et je ne me suis pas aventuré à évoquer «une oeuvre de génie» comme Joël. Dans les deux livres dont parle Christian, si j’interprète bien ses commentaires, la SF semble être du genre (ou du niveau) à désarçonner l’amateur «moyen» de SF, et même à en rebuter certains — et à en séduire d’autres, à l’évidence.
    Je vais risquer une analogie (qui, à la lumière de ce que je lis ci-haut, sera probablement interprétée tout croche elle aussi, mais bon…). Vous rappelez-vous Harold Côté, cet auteur de nouvelles et de novellas que Solaris avait fait connaître à ses lecteurs dans les années 90? Un imaginaire qui sortait de l’ordinaire, idées remarquables, style unique, lecture exigeante (à la limite du compréhensible, dans au moins un cas).
    On admirait, mais est-ce qu’on en aurait lu 500 pages? Si j’étais éditeur (question rhétorique, pour laisser Alire de côté un moment), moi «j’hésiterais à publier» ce genre de SF dans un marché exigu où les lecteurs suscptible d’apprécier se compteraient par dizaines plutôt que par milliers. Voilà tout.
    Puisque me voici occupé à clarifier mes propos, la relecture de mon intervention d’hier me confirme que je n’avais pas écrit «gentils personnages», j’avais écrit «attachants». Dans les romans Starfish et Maelstrom de Peter Watts, le personnage de Lennie Clarke qui est mis de l’avant dans la majorité des chapitres, cette cyborg et/ou mutante qui dissémine délibérément un microbe mortel pour l’humanité, n’est vraiment pas gentille, mais elle est indéniablement attachante, c’est à dire qu’on se soucie de son histoire et de son sort. Une faiblesse de Phaos était l’absence d’un personnage-point-de-vue qui soit unique, ou du moins qui se trouve en vedette dans la majorité des chapitres et qui soit le porteur (ou l’attracteur) de l’intérêt du lecteur.

  12. Benoit

    Mmmmm. Discussion purement réthorique: combien d’écrivains québecois écrivent dans un style qui s’approche même vaguement de Stross? Et je ne parle pas de roman, mais de nouvelle. Joël: Solaris reçoit-il beaucoup de textes dans ce genre (publiable ou non)? Pour Alire, je ne peux dire s’ils publieraient une brique hard-techno-SF de 700 pages, mais je connais assez Jean P. pour croire qu’il publierait tout ce qu’il aimerait, incluant un auteur à la Charles Stross. C’est certainement ce que je ferais en tout cas.

  13. Joel Champetier

    « Solaris reçoit-il beaucoup de textes dans ce genre (publiable ou non)? »
    Pas beaucoup, non. Pas beaucoup de non publiable, quoique ça arrive. Pour les publiables, il suffit de lire la revue. Je ne me rappelle pas avoir refusé une nouvelle que je trouvais bonne parce que j’aurais eu peur de ne pas plaire à notre lectorat.

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