Fractale Framboise

Éric

Auteurs et lecteurs, main dans la main…

par Éric - mercredi, 8 juin 2005 - 23:56 (Lectures, Écrire)

Peter David est un auteur de bandes dessinées qui a fait ses preuves. Populaire, aussi: on le voit au nombre de commentaires sur son blogue. Récemment, en réponse à certains lecteurs qui lui reprochaient un détail de sa dernière histoire, l’auteur postait la réflexion suivante:

See, this is the basic hypocrisy of the internet. Fans thrive on having direct contact with their favorite writers, but balk at the notion that said contact should be a level playing field.

I can’t count the number of times that fans have read this, that or the other by various writers and talked about being “let down,” about being disappointed or–best of all–claiming that the writer wasn’t even trying or “clearly” didn’t care about the story he was producing, as if they have a little window set up inside the writer’s mind.

So if fans are able to say, with impunity, that they are disappointed in a writer or his efforts to produce a certain work, then I think it’s perfectly justified–and not at all misguided–for a writer to say that he’s disappointed in some fans or their efforts to comment upon said work.

Traduction rapide: “C’est là l’hypocrisie d’Internet. Les fans adorent avoir un contact direct avec leurs auteurs favoris, mais ont peine à accepter que ce contact puisse se faire sur un pied d’égalité. Je ne compte plus le nombre de fois où les fans ont lu une oeuvre ou une autre, par divers auteurs, et se sont dit déçus ou — mieux encore — ont proclamé que l’auteur ne s’était pas vraiment investi dans l’histoire qu’il produisait, comme s’ils avaient une connaissance privilégiée de l’esprit de l’auteur. Or, si les fans peuvent dire, avec impunité, qu’ils sont déçus par un auteur ou par les efforts mis à produire une certaine oeuvre, alors je crois parfaitement justifiable — et pas du tout malavisé — qu’un auteur puisse se dire déçu par certains fans ou par l’effort avec lesquelles ils commentent ladite oeuvre.”

Libre à vous de lire la discussion complète. Si j’en cite cet extrait, c’est qu’il m’a rappelé à quel point le rapport entre auteurs et lecteurs a changé et peut encore changer. Nombreux sont les auteurs qui bloguent et entretiennent ainsi une conversation avec leurs lecteurs. Ces mêmes lecteurs peuvent monter sites et babillards pour discuter de leurs auteurs favoris, ils peuvent critiquer leurs oeuvres sur des sites tels Amazon.com ou sur leurs propres blogues, et tout ça devant un auditoire potentiel de centaines de millions d’internautes. Non seulement la conversation instantanée entre auteurs et lecteurs est maintenant plus facile que jamais, mais il peut s’agir, comme le souligne l’extrait ci-haut, d’une conversation robuste et franche.

Ça peut aller trop loin. Anne Rice le démontrait l’an passé en répondant personnellement aux critiques négatives postées sur Amazon.com au sujet du dernier volume des “Vampire Chronicles”. Je ne reproduirait pas ici son intervention qui se distinguait par un singulier manque de tact. Allez la lire vous-mêmes si vous êtes curieux, en cherchant parmi les critiques sur Amazon des passages tels que “your stupid arrogant assumptions” ou “the utter trash that you post”. Je ne peux me prononcer sur le livre en question, mais le début, tel qu’on peut le lire sur Amazon, est un curieux bout de littérature où le fameux vampire Lestat sermonne les lecteurs à propos de la mauvaise réception qu’a connu son livre précédent. Passons.

En matière d’interaction auteur-lecteurs, j’aime bien garder un oeil sur Warren Ellis. Sa personnalité publique de mégalomane alcoolique peut devenir lassante par moments, mais il est rarement ennuyant et consacre une bonne part de ses énergies à susciter des réactions et des créations de la part de ses lecteurs. Il y a deux semaines, il passait une journée entière à publier leurs photos. L’automne passé, il exigeait qu’on lui présente des oeuvres d’art sur un thème donné; elles sont encore listées sur son site Strangemachine, assurant ainsi à leurs auteurs une visibilité qu’ils n’auraient pas eue autrement.

Chuck Palahniuk, auteur de Fight Club, offre encore sur son site des leçons sur ce qu’il appelle l’écriture minimaliste (voici la dernière). S’y rattachent des devoirs et des périodes de questions; une sorte d’atelier où les membres du site publient et critiquent leurs propres histoires, guidés en cela par un véritable auteur à succès.

Plus près de nous, que se fait-il dans le domaine? Rares sont les “vrais pros” qui ont un site web bien étoffé et souvent mis à jour. En plus de son site, Patrick Sénécal a maintenant son propre groupe Yahoo, c’est déjà ça. Le site officiel des Chevaliers d’Émeraude, série à succès d’Anne Robillard, comporte une section “Réponses du mois” et une liste de liens vers des sites créés par les fans.

Naturellement, les jeunes auteurs sont plus prompts à s’établir une présence sur le web, et certains font des efforts dans le sens de l’interaction. Puisqu’elle me l’a demandé gentiment, je mentionnerai Carole Lussier, dont le site simple et élégant présente son unique livre ainsi que quelques textes inédits tout en réservant un espace aux textes soumis par ses visiteurs.

J’ai vu énumérer de nombreux inconvénients à ce rapprochement entre auteurs et lecteurs. L’auteur risque de devenir trop présent et ainsi perdre de son “mystère”; le temps qu’il consacre à entretenir la conversation gruge dans son temps de création; une oeuvre devrait se tenir toute seule sans que l’auteur perde son temps à la défendre ou l’expliquer. Je vois suffisamment d’avantages pour compenser. J’apprécie ceux qui encouragent la conversation et je suis très curieux de voir si, à la longue, l’évolution des communications amènera une évolution du processus de création, de publication et de critique.

Cela dit, je suis curieux d’avoir vos réflexions sur le sujet, que vous soyez auteur ou lecteur. Que pensez-vous de ce genre d’interaction? L’auteur peut-il avoir une conversation franche avec ses lecteurs, voire les confronter, même s’il risque de s’en aliéner certains? Avez-vous eu des expériences particulièrement bonnes ou mauvaises dans ce domaine?

  7 commentaires

7 commentaires:    (ajoutez-en un)

  1. #1  Alexandre Lemieux   (10 juin 2005 - 20:03)

    Je pense qu’un site internet, un blogue ou un groupe de discussion, pour un auteur, est une excellente façon d’avoir un ”feedback” (pardonne-moi le mot anglais) de la part de ces lecteurs, ”feedback” qu’il n’a l’occasion de recevoir que lors des salons du livre ou des congrès comme Boréal. Bien souvent, les fans n’ont pas l’occasion de vraiment exprimer ce qu’ils ont à dire, que ce soit à cause du manque de temps ou de la présence d’une foule.

    Maintenant, à savoir ce que l’auteur fera de ces commentaires, c’est vraiment à lui de voir. Certains se laisseront influencer, d’autres défendront leurs points de vue et certains, comme tu le mentionnais, ne seront pas capable de prendre des critiques négatives. Je crois que si un auteur prend la peine de mettre en ligne un site internet ou un blogue et qu’il y recueille des commentaires, il devrait être en mesure de recevoir des commentaires négatifs avec civisme. C’est la moindre des choses.

    Et les commentaires positifs? S’ils sont souvent moins constructifs qu’un commentaire “négatif” bien structuré, ils donneront au moins à l’auteur le sentiment qu’on le lit et surtout qu’on apprécie ce qu’il écrit. Certain y verront un source de motivation.

    Je suis d’accord qu’une oeuvre devrait pouvoir se tenir d’elle-même. Je crois par contre que ce genre de moyen de communication permet de façonner l’auteur en tant que personalité publique. Ça lui gagnera peut-être quelques lecteurs de plus et il aura sûrement des visiteurs de plus à son stand au prochain salon du livre.

    C’est l’occasion de laisser filtrer certain ‘’scoops” comme la progression des projets actuels de l’auteur, les ententes passées avec ses éditeurs et tout autre détail qui a) se retrouverait noyé dans un journal que ses lecteurs ne lisent probablement pas ou b) n’est pas suffisamment pertinant pour se retrouver dans le journal. C’est une opportunité pour un auteur de soutenir un groupe de lecteurs qui lui seront fidèles.

  2. #2  Joel Champetier   (11 juin 2005 - 14:25)

    Je n’ai pas de site web en marche pour plusieurs raisons. Le site de mon éditeur Alire remplit partiellement cette fonction. Je pense aussi que si les francophones ont moins tendance à mettre en ligne un site, c’est qu’ils savent qu’il n’auront pas accès au vaste bassin du lectorat anglo. Ajoutons que les anglos ont plus la culture du courrier des lecteurs que les francophones. A travail égal, on a moins de résultats. Finalement, je suis très occupé, si bien que même si j’aurais une personne prête à s’occuper de l’aspect technique, je ne trouve pas l’énergie mentale nécessaire à réfléchir à ce qui pourrait bien être placé sur le site en question.

  3. #3  Dominic Bellavance   (11 juin 2005 - 18:39)

    Je suis présentement en train de tester ce genre de concept. Le site sur lequel je travaille contient de l’information complémentaire à celui qu’on retrouve dans mon prochain roman (dessins de personnages, cartes géographiques, etc.).

    Je dirais que jusqu’à maintenant, le site m’aide énormément côté promotionnel. Quand j’ai fait des rencontres dans les écoles en avril, j’ai montré quelques-uns de mes dessins aux élèves et près de la moitié d’entre eux les avaient déjà vus sur mon site. J’ai remarqué que les jeunes sont fringuants d’informations sur ce projet et qu’ils visitent régulièrement le site (parfois quotidiennement). Les plus vieux, eux, le parcourent au complet une seule fois et vont parfois le référer à d’autres personnes. Du genre : « Hey ! Il y a un livre qui va sortir bientôt, va voir à telle adresse… ». Ça donne un bon point d’appui pour quiconque veut transmettre l’information, au lieu de juste dire vaguement qu’un livre de fantasy va sortir. En plus, si par chance quelqu’un m’ajoute dans sa liste de favoris, ça me procure une visibilité permanente sur son poste.

    J’ai déjà pensé mettre un forum de discussion sur mon site, mais j’ai abandonné l’idée après mûre réflexion. La raison : puisque mon livre fait partie d’une série, les messages de mes lecteurs sont habituellement des question concernant les prochains tomes plutôt que des commentaires. Étant donné que je préfère ne rien révéler avant la sortie desdits livres (contrairement à Anne Robillard, qui semble répondre précisément à toutes les interrogations), le forum ne serait pas vraiment utile et je perdrais énormément de temps à entretenir une telle section.

  4. #4  Félix   (12 juin 2005 - 12:03)

    C’est une bonne vision des choses, Dominic, mais un forum n’est tout de même pas une mauvaise idée. Je prends en exemple celui de la série de romans “Amos Daragon”. Bryan Perro n’est que très rarement sur son forum, et les lecteurs sont ainsi portés à se questionner entre eux sur la suite des évènements. De plus, ils emettent des commentaires qui sont utiles au perfectionnement de l’auteur. Il n’y a pas qu’un mauvais côté, manifestement.

  5. Eric

    #5  Eric   (13 juin 2005 - 0:11)

    Je vais tenter de me montrer à la hauteur des commentaires précédents, malgré la température inhumaine qui règne ici et qui m’abrutit depuis quelques jours (I have no brain and I must blog!)…

    Alexandre, tu parles de “façonner l’auteur en tant que personalité publique”; je trouve intéressant de voir jusqu’où ça peut être poussé. Il y a l’apprentissage de base, d’abord: interagir avec le lectorat, savoir se montrer intéressant en entrevue (quand entrevues il y a). Il y aussi moyen de s’écrire soi-même, de traiter sa personnalité publique comme une oeuvre de fiction qui n’a pas à correspondre de près à sa personnalité réelle. On voit surtout des musiciens le faire (David Bowie, avec ses nombreuses réinventions), mais certains auteurs s’aventurent sur ce terrain. J’imagine que ça peut facilement se retourner contre soi, par contre.

    Joël, je comprends tes raisons. J’en suis encore à me demander où se trouve le seuil critique qui permet que le travail de contact et de publicité devienne rentable. Dans un vaste bassin de lecteurs, des infrastructures se créent et des groupes de fans s’organisent d’eux-mêmes. Je me demande si on peut dépenser de l’énergie pour générer des résultats équivalents dans un petit bassin, ou si en-deça d’une certaine population, rien ne décolle. (Quand j’arriverai à mieux phraser ça, je pourrai en faire un billet…)

    Dominic, j’ai remarqué ton site, il est bien fait. Je trouve juste dommage qu’il n’y ait pas de contenu dans la section Univers pour appuyer les illustrations, mais je vois que ça s’en vient. Ça me semble une bonne idée d’établir le site web bien avant le lancement, ça donne aux visiteurs le temps d’aiguiser leur curiosité. Un forum pourrait marcher; comme Félix le laisse entendre, les lecteurs peuvent se parler entre eux sans que l’auteur ait à toujours se mêler de la discussion. Enfin, tout dépend d’abord de l’oeuvre: il faut leur donner de quoi discuter.

  6. #6  Mathieu F   (13 juin 2005 - 19:37)

    Eric, le site web de Dominic était plus complet avant que ne débute sa refonte. Avant, en ayant la carte du Continent Coloré, on pouvait, en cliquant, accéder à toutes les régions, et à quelques pages d’information cachées, si on savait chercher! J’ai passé quelques heures sur l’ancienne version du site, et c’était intéressant. Le nouveau site devrait être prêt un jour, je présume… et sera un excellent complément au volume qui s’en vient!

  7. #7  Dominic Bellavance   (5 novembre 2005 - 13:17)

    Je viens tout juste d’implanter un système de commentaires sur mon site. Reste à voir si le tout va fonctionner longtemps avant que les premiers bugs ne surgissent (car tout est programmé “à la mitaine”).

    J’ai aussi hâte de voir les genres de messages qu’on va y glisser.

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