Retour à la Matrice

Image: The Matrix ReviewedOn est un fan ou bien on ne l’est pas. En ce qui concerne la trilogie de film inaugurée par THE MATRIX, il est impossible de nier que je suis un amateur convaincu. J’étais présent aux premières représentations d’après-midi pour tous les trois films. Je suis retourné voir les deux premiers film au cinéma une seconde fois. J’ai acheté les cinq DVDs (y compris THE ANIMATRIX et THE MATRIX REVISITED) dès leur parution. Et, cochon de consommateur que je suis, je me suis également procuré THE ULTIMATE MATRIX, ce méga coffret sur dix DVD qui représente sans doute seulement le deuxième jalon d’une stratégie d’exploitation financière destinée aux gens comme moi.

Acheter le coffret est une chose. En profiter complètement en est une autre, surtout quand chaque film de la trilogie est doté de deux pistes de commentaires audio. À plus de deux heures par film, il faut compter sur au moins douze heures pour se taper tout ce matériel. Et à considérer les longueurs du deuxième et troisième film, on ne blâmera personne de préférer aller jouer dehors plutôt que de re-regarder ces films.

Mais un concours de circonstance m’a récemment cloué au divan pendant quelques jours et si mes yeux devaient rester fermés, mon esprit et mes oreilles avaient besoin d’un peu de divertissement. Allez hop; j’ai ressorti la trilogie des boules à mites. Ce que j’y ai découvert ne changera pas la vie de personne, mais les fans pourraient être agréablement surpris.

THE MATRIX étant passé au rang des classiques depuis sa sortie, je n’ai pas à vous expliquer ma fascination pour le film. Sens visuel impeccable, scènes d’action savamment construites, illusion de profondeur philosophique, concepts science-fictionnels bien utilisés: tout dans ce film crie, si pas au génie, au moins à la compétence énergétique, ce qui est encore trop rare au cinéma. En ce qui concerne les deuxièmes et troisièmes films, mon avis est généralement positif, mais beaucoup plus mitigé: Comme la plupart d’entre vous, j’ai été exaspéré par les longueurs de MATRIX RELOADED et la flaccidité de MATRIX REVOLUTIONS. J’adore toujours certaines des scènes d’action des deux derniers films (la poursuite automobile reste une pièce d’anthologie, et le travail de caméra virtuelle lors des combats entre Néo et les Smiths est très prometteur) mais la loi des rendements décroissants est démontrée par le troisième film de la trilogie: peu importe l’effort et l’argent coulé dans des effets spéciaux époustouflants, ils sont plus efficace lorsqu’ils sont limités à cinq minutes plutôt que vingt.

Si les pistes de commentaires audio sur les trois films n’ont pas dramatiquement altéré mon opinion, elles me permettent de l’informer et de l’affiner. Il faut savoir qu’il y a deux séries de pistes. La première est celle des philosophes Cornel West (qui a un petit rôle dans les deux derniers volets comme « Councillor West ») et Ken Wilber, deux intellectuels qui sont aussi des fans avoués de la série. De l’autre côté de la médaille, les critiques de cinéma Todd McCarthy, David Thomson et John Powers offrent un regard nettement plus critique sur la trilogie.

Les critiques, d’abord: Ici, aucun fan! McCarthy et Powers sont des critiques de film réguliers pour des publications assez prestigieuses (Variety et Vogue, respectivement) alors que Thomson est un auteur spécialisé dans le sujet. Si ils sont plutôt satisfaits du premier film, leur opinion des deux derniers est cinglante. Préparez-vous à être frustrés si vous ne partagez pas leur opinion: En plus de passer beaucoup trop de temps à ricaner de ce qu’ils voient à l’écran, plusieurs de leurs commentaires sont des tangentes sur l’histoire du cinéma qui n’ont que très peu de choses à voir avec le film qu’ils commentent. Beaucoup de questions sans réponses (« What was the first film, you think, that showed beams of light through bullet holes?« ), mais pas beaucoup d’illumination cinématographique.

Les trois critiques n’ont manifestement aucun intérêt particulier pour les films d’action ou de SF. McCarthy (je crois) débute même son intervention au sujet de THE MATRIX en disant qu’il n’a aucun intérêt à regarder un film qui lui demande d’imaginer un monde autre que le nôtre: il trouve ce genre d’exercice futile et inutile. Bref, un parfait anti-amateur de SF. À un moment particulièrement amusant et amer lors de MATRIX REVOLUTIONS, ils avouent même ne plus rien y comprendre, tout en reconnaissant que certaines personnes écoutant le commentaire pourraient probablement tout leur expliquer.

Et pourtant, il se dégage parfois de leurs commentaires quelques parcelles d’intérêt. Powers (je crois) suppose à un moment une métaphore politique implicite à l’univers MATRIX: un univers technophile blanc, parfait et illusoire, fondé sur une société multiraciale chaotique et opprimée. Pas mal, tout comme leurs suggestions constructives au sujet des deux derniers films, qu’ils regardent avec une frustration montante. Ils ébauchent même un « critics’ cut » des deux derniers films, dans un effort de sauvegarder ce qu’ils préfèrent de la trilogie. Malgré leur approche essentiellement réfractaire, ils marquent des points lorsqu’ils expliquent ce qui ne fonctionne pas dans une scène, ou bien ce qui aurait pu être fait pour améliorer tel ou tel passage. C’est malheureusement un commentaire très éparse (ils parlent, au mieux, seulement le deux tiers du temps), mais ne soyez pas surpris si vous vous surprenez à vouloir vous obstiner avec eux.

Les trois pistes de commentaires audio avec les philosophes sont un peu plus intéressantes. Dès le départ, West et Wilber sont des fans avoués de la série, et leurs dissertations sur Descartes, Baudrillard et la nature pseudo-manichéenne de l’univers MATRIX sont parfois interrompues par des « this is cool! » fort amusants de la part d’intellectuels d’un tel niveau.

Mais la véritable valeur de leurs commentaires se trouve dans une explication approfondie des thèmes et des influences de la série. Selon Wilber, l’univers MATRIX se divise en trois parties: Le corps (Zion), l’intellect (Matrix) et l’esprit (Machine City) (« Body, Mind and Soul »), chaque partie respectivement représentée par les couleurs vert, bleu et or. La trilogie MATRIX représente essentiellement une quête (menée par l’unité Neo/Trinity) pour unifier ces trois composantes afin d’assurer leur épanouissement mutuel.

Livré dru de la sorte, ça semble presque trop invraisemblable. Mais Wilber est convaincant, et West est bien d’accord. En ce qui me concerne, la confirmation est venue tard dans le troisième film, alors que j’ai réalisé (en écoutant Wilber) que Neo-Trinity se dirige vers Machine City dans l’espoir d’établir… une nouvelle trinité. Bamf! J’admire aussi le point de vue de West sur la trilogie, alors qu’il fait remarquer que si le premier film est strictement manichéen dans son approche (Matrix=mauvais, Zion=bon), les deuxièmes et troisièmes films rendent cet univers beaucoup plus complexe et nettement plus intéressant. West a également un point de vue fascinant au sujet des convictions dogmatique de Morpheus (« Shut up! He is The One!« ) et ses parallèles politiques. Il y a beaucoup plus (ces commentaires sont un mini-cours de philosophie en soi), mais ces trois concepts et les exemples qui s’y attachent valent une considération plus approfondie, considération que l’on a tendance à oublier au milieu des scènes d’action et des bla-blahs interminables.

Ça ne change pas vraiment mon opinion du troisième film (qui, même après ces explications astucieuses, s’égare en scènes inutiles), mais ça le rend plus intéressant que je ne l’avais cru. Plusieurs des remarques de Wilber et West énoncent de vagues soupçon que j’avais entretenu à la sortie de REVOLUTIONS, mais que je n’avais jusqu’ici pas réussi à cerner à ma satisfaction. (Et, en passant, on remarquera à nouveau le titre à double-emploi de rEVOLUTIONs, tout comme RELOADED était un spoiler pour la grande révélation du deuxième film.)

En revanche, les hypothèses de Wilber et West (qui, nous dit-on, ont eu beaucoup de conversations avec les frères Wachowskis) nous montrent également qu’il aurait été possible de faire encore plus de choses intéressantes avec cette structure thématique. En ce qui me concerne, par exemple, on n’a jamais expliqué de façon satisfaisante la présence du Mérovingian ou de Séraph: beaucoup d’allusions à leur histoire commune (« He was like you when he first came here« , « Ah, the fallen angel« , etc.), mais peu de payoff. Peut-être s’agissait-il d’une tentative de garder du matériel pour The Matrix Online (que je suivrai à distance, sans jouer), à moins que les Wachowskis aient manqué d’assurance lors de l’écriture des scénarios…

Le reste du coffret ULTIMATE MATRIX n’est pas non plus sans intérêt: En plus des making-ofs plus volumineux que les films eux-mêmes, il y a quelques documentaires généraux sur la philosophie et la science derrière l’univers Matrix. Les amateurs de SF seront surpris d’y voir apparaître Bruce Sterling, Rudy Rucker et John Shirley.

Bref, quelques heures agréables pour un fan, à revisiter l’univers MATRIX une autre fois. Il va sans dire qu’il faudra être déjà convaincu de la valeur de la série pour se taper tout cela à nouveau; ce n’est pas un exercice que je conseille à quiconque. Mais si c’est votre cas, je peux vous confirmer que Les Philosophes, au moins, ont quelque chose d’intéressant à dire. En ce qui me concerne, j’aurais au moins un sujet de conversation supplémentaire à mes prochaines conventions de science-fiction…

# Les commentaires sont fermés.

2 Commentaires

  1. Merci pour le topo, je me demandais ce que ce supercoffret offrait de spécial. À sa sortie, j’ai presque regretté d’avoir acheté les DVD séparément en me disant que j’aurais dû attendre. Mais quand j’y pense, j’ai toutes les versions de Lord of the Rings (longues et courtes) et deux coffrets de la série Alien. Quant aux X-Files, n’en parlons pas. Comme quoi, il ne faut pas s’en faire avec les version en double ou en triple (et je sais quoi demander à ma fête cette année). :)

  2. Daniel Jetté

    Moi aussi j’aime beaucoup la Matrice. C’est pas mal mieux et plus subtil que Star Wars en tout cas. La preuve qu’on peut avoir un scénario intelligent avec une tonne d’effets spéciaux.

    Ma citation préférée :

    « He’s pissing metal. »

    J’y pense toutes les fois que je vais au petit coin.

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