Un temps pour demander

Nous sommes en une saison toute particulière. Non seulement c’est la saison des impôts, mais c’est aussi, pour les artistes professionnels, celle des demandes de subventions. Dans le seul domaine de la littérature et du conte, tout se passe en même temps. Date limite pour les demandes en recherche et création: 1er avril au fédéral, 15 avril au provincial. Programme fédéral d’aide à la littérature orale: 15 avril. Au provincial, circulation de spectacles: 1er mai. Il y en a d’autres encore. Cette année, je veux écrire un roman, organiser d’autres soirées de conte, partir en tournée… et je dois planifier tout ça d’un bloc (oui, oui, je dois faire ça à la dernière minute; quoi, y a-t-il une autre manière?)

Le processus est encore nouveau pour moi. Je ne sais pas si je demande la charité ou si j’essaie de vendre un produit. J’en cherche encore l’analogie idéale. Rédiger une demande de subvention, c’est un peu comme d’écrire une lettre au Père Noël pour lui demander le train électrique que nos parents n’ont pas les moyens de nous payer… seulement, le Père Noël n’est pas rougeaud cette année. Tant au fédéral qu’au provincial, quand j’ai appelé pour que l’on me guide dans mes démarches, on m’a spontanément averti que le budget était serré et qu’il ne fallait pas trop espérer.

Peut-être devrait-on plutôt parler de prière. On fait une pause dans sa traversée du désert pour implorer le Grand Barbu (celui en blanc, pas le rougeaud de tantôt) de nous envoyer la manne. Quoique… non, écrire sa demande, c’est essayer de décrire un rêve qui nous hante: c’est captivant pour nous, mais ça risque de paraître banal à notre interlocuteur. Ou plutôt… ça rappelle une loterie, mais une loterie qu’on peut influencer, qu’on peut cajoler par quelques phrases bien tournées, qu’on essaie de convaincre en quatre pages, maximum. C’est une phase de marchandage, peut-être, où l’on dit au gouvernement: « je veux bien vous envoyer les impôts que je vous dois, mais est-ce que vous n’auriez pas la bonté de m’en redonner un peu? »

Peu importe comment c’est, ça peut l’être plusieurs fois de file, d’abord pour le 1er avril, puis le 15, puis le 1er mai… En cette saison, une multitude d’artistes, tous en même temps, quantifient leurs rêves fragiles et regardent sortir de l’imprimante les pâles descriptions qu’ils en ont faites. Pour souligner ce brassage collectif de paperasse, pour célébrer cet effort soutenu qui s’ajoute à celui de la déclaration d’impôt, j’aimerais bien qu’on crée un nouveau jour férié. Congé pour tous le 2 mai. Non seulement congé, mais fête. On brûlerait une grande calculatrice en effigie. Les optimistes boiraient leur remboursement d’impôt. Ceux qui ont envoyé des demandes de subventions se feraient de grands soupers entre amis et collègues pour se féliciter d’avoir osé espérer.

Ça serait le fun au moins jusqu’à ce que Hallmark s’en empare.

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5 Commentaires

  1. Élisabeth Vonarburg

    Marchandage, prière, politique : dans tous les cas une danse de séduction — difficile, diront certains, de ne pas se sentir un peu pute sur les bords ; d’un autre côté, les écrivains, les artistes en général, ont l’habitude de cette danse de séduction, même si la perspective d’obtenir de l’argent avec leur Art est parfois assez lointaine pour leur éviter les angoisses existentielles de ce genre. Comme il s’agit par ailleurs pour eux de séduire leurs lecteurs, ou leurs spectateurs/auditeurs, il est plus plaisant d’envisager la chose comme une véritable séduction, entre personnes adultes et consentantes. Mais, au fait, que sont les jurés des jurys de subvention, sinon des personnes, lecteurs, spectateurs, auditeurs ? Peut-etre est-il plus utile de les considérer comme tels ? D’autant que, comme dans toute séduction, ça ne marche jamais à 100% (environ 25% ces temps-ci, dans les demandes de subvention culturelle)…

  2. Ah, la séduction… c’est bien plus agréable d’y penser en ses termes. J’aime bien l’idée des jurés comme auditeurs, aussi; si c’était possible, je préférerais leur présenter mes projets de vive voix plutôt que de figer ça sur papier. En personne, on pourrait y mettre des gestes et jauger les réactions. Enfin, je penserai au moins à me faire séduisant la prochaine fois.

  3. Denis Gauthier

    Premières réactions d’un non écrivain au blogue :

    Fractale, hein ? Faut le dire ! Aurait-on pu imaginer un nom de blogue plus original ?

    J’ai pensé aller chercher le mot Fractale dans un dictionnaire, mais je me suis dit que c’était sans doute une perte de temps.
    Comment d’ailleurs imaginer que des écrivains de science-fiction puissent avoir eu l’idée d’utiliser pour leur bloque un mot qui se trouve dans un dictionnaire, c’est-à-dire qui existe dans la réalité ?

    Par ailleurs, en lisant ton texte sur les demandes de subventions, l’autre idée qui m’est venue, c’est la citation que je t’ai envoyée il y a quelque temps, une citation de Julia Cameron, la spécialiste de la créativité : Écrire, c’est un acte de courage. On peut dire toutes sortes de choses sur ces pauvres écrivains (écrivains pauvres ?), mais il ne fait pas de doute qu’il leur faut une certaine dose de quelque chose : courage ? bravoure ? détermination ? volonté ? hardiesse ? Naïveté ? idéalisme ? non-conformisme ? goût de travailler à contre-courant ? Est-ce que ça s’approche du missionnariat ?

    Ceci dit, je trouve très intéressant que Laurine, Christian et toi ayez sauté en bas du nid et commencé le satané blogue. Même si je n’ai pas une grande familiarité avec le monde de la SF, je peux croire facilement que les blogues de science-fiction bilingues et de bonne valeur ne sont pas légion, et que plein d’auteurs, lecteurs et autres prendront beaucoup d’agrément à le consulter et à y déposer leurs commentaires.

    Pourquoi n’irais-tu pas d’un court résumé de ton expérience de Worldcon ? Et pourquoi pas un court résumé sur ton expérience à St-Malo ? et au Yukon ? Tu es présenté comme un faiseur d’insolite écrit et verbal. Il faudrait qu’on puisse constater ça «de visu».

    En tous cas, je souhaite beaucoup de succès et une longue vie à Fractale-Franboise, et c’est avec un grand intérêt que j’irai y jeter un coup d’œil de temps en temps, crois-moi !

    Denis Gauthier, C.A.

  4. Merci pour les bons souhaits. Quant aux nombreux qualificatifs que tu proposes pour les auteurs, je crois qu’ils sont tous appropriés; entre autres, ça aide de ne pas être trop attaché à l’argent, ni trop raisonnable. :)

    Pour ce qui est de mes palpitantes aventures: je compte bien documenter les prochaines sur ce blogue. Mes aventures passées, certaines d’entre elles, ont leur place sur mon site personnel. Le blogue se prête surtout aux actualités.

  5. Joel Champetier

    Je vais décevoir Denis au sujet de l’originalité des concepteurs de ce site: « fractale » est dans le Larousse, édition 2003. :-)

Un blogue, trois auteurs, une multitude d'univers à explorer.